Libre opinion

Le Décret d’émancipation des Juifs de France ne fait l’objet d’aucune commémoration nationale officielle, sauf à l’occasion des grands anniversaires — le bicentenaire, le 230e anniversaire. Son souvenir continue pourtant d’occuper une place singulière dans la mémoire des Juifs français.
Le 27 septembre 1791, la Révolution achève le processus d’émancipation des Juifs de France. La promesse est considérable : les Juifs ne doivent plus être une communauté de sujets particuliers, mais des citoyens parmi les autres. Quand l’Assemblée nationale révoque « tous les ajournements, réserves et exceptions » qui maintenaient les Juifs hors du droit commun, elle les installe dans une citoyenneté qui est celle de tous les Français. C’est désormais un fait de droit. On ne peut plus demander à un Juif s’il est Français. Il l’est sans condition, sans préalable.
Pour autant, si la citoyenneté ne leur est plus contestée, beaucoup de Juifs français se demandent pourquoi aujourd’hui, dans des situations variées — une assemblée générale, une salle des professeurs, un plateau, un cortège —, un Juif doit avant toute chose dire ce qu’il pense de la politique d’Israël, comme s’il en répondait. Leur droit de cité n’est pas récusé, en revanche, leur accès à la parole est confisqué par une forme de chantage qui fait de la condamnation du sionisme un préalable.
Il est difficile de nier l’existence d’un malaise des Juifs français à l’égard de la France depuis le 7 octobre. La multiplication des actes antisémites transforme leur rapport à l’espace public, à l’école, aux transports, aux signes religieux, etc. C’est une profonde mutation du sentiment de sécurité qui habitait jusque-là la plupart des Juifs français. La peur est d’autant plus vive que s’installe le sentiment que leurs concitoyens ne comprennent pas ce que représente le 7 octobre pour eux, ou qu’ils ne perçoivent pas suffisamment la dimension antisémite de certains discours sur Israël.
Pour une frange non négligeable de Français, surtout à gauche, le 7 octobre n’est pas reçu pour ce qu’il est, un pogrom. L’événement n’est pas oublié, il est réinterprété. Dans ce récit, un massacre de civils ne se raconte pas, il se contextualise : on lui cherche une cause hors de lui-même, et on la trouve toujours. C’est de là que vient le tour de passe-passe. Là où ce récit s’est imposé, prendre position sur Gaza ne sert pas à dire ce qu’on pense, mais à dire à qui l’on appartient. Ce qu’on réclame au Juif qui veut parler n’est donc pas un avis, c’est l’aveu d’une soumission à un récit mensonger du 7 octobre.
Le 27 septembre 1791, la France a décidé qu’aucune condition n’était nécessaire à un Juif pour être citoyen. Sur ce plan, la promesse est tenue : personne, aujourd’hui, ne demande plus à un Juif s’il est français. Mais elle est détournée, plutôt que rompue : si le décret interdisait de mettre une condition à la citoyenneté, on en met une aujourd’hui à la prise de parole. C’est ce détournement de l’esprit du décret qu’il faut dénoncer — non pour réclamer une reconnaissance qui n’a jamais manqué —, mais pour rappeler ce que la France s’était elle-même interdit d’exiger, dès 1791, par la voix d’hommes souvent peu connus : Adrien Duport, Cerf Berr, Zalkind Hourwitz ou Berr Isaac Berr.
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence
(25/09/2026)



