Menaces sur l’enseignement de l’histoire dans les Länder orientaux de l’Allemagne

Un succès électoral construit sur l’Ostalgie
Ulrich Siegmund, chef de file de l’AfD en Saxe-Anhalt, a fait toute sa campagne au guidon d’un cyclomoteur Simson, la « Vespa de l’Est », objet culte de l’époque communiste. Il fait ainsi de la nostalgie pour une époque qu’il idéalise un outil électoral — alors que la famille juive qui dirigeait l’entreprise Simson avait été, dès la fin des années 1920, la cible d’une campagne antisémite qui s’intensifie après 1933 : harcèlement, emprisonnements, cession de l’entreprise pour une somme dérisoire, avant de devoir fuir l’Allemagne. Son électorat n’en a cure : il y voit une fierté retrouvée face à des élites régionales jugées trop dépendantes de l’Ouest. Cette « Ostalgie » a sans doute été l’un des vecteurs les plus puissants de l’ascension de l’AfD, qui a su rallier les électeurs convaincus d’un « abandon » économique de l’Est par l’Ouest. Ulrich Siegmund, qui n’a pourtant jamais connu la RDA — il est né après la réunification —, est allé jusqu’à chanter son hymne lors d’un meeting.
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Le pari a payé, et plus vite qu’on ne pouvait le craindre. Le 6 septembre 2026, l’AfD arrivait en tête du scrutin régional en Saxe-Anhalt avec plus de 44 % des voix. Quinze jours plus tard à peine, le 20 septembre, elle rééditait la performance en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, portée à environ 38 % des suffrages — près du double de son score de 2021 —, tandis que la CDU n’est même pas parvenue à entrer au Parlement régional : une première dans l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre. Le même jour, à Berlin, c’est Die Linke qui l’emportait, l’AfD n’arrivant que troisième : la poussée n’est donc pas un raz-de-marée uniforme. Elle est plus inquiétante que cela : le parti progresse structurellement, y compris là où il perd. Il le doit en partie à la manière dont il travaille, méthodiquement, le rapport de l’Allemagne à son propre passé.
Réécrire l’histoire, un héritage de la RDA
« Hitler et les nazis ne sont qu’une fiente d’oiseau en plus de 1000 ans d’histoire allemande glorieuse. » C’est en 2018 qu’Alexander Gauland, cofondateur de l’AfD, prononce cette phrase devant l’organisation de jeunesse du parti. La marginalisation de la période nazie n’est pas nouvelle à l’extrême droite allemande — c’est même un de ses piliers idéologiques —, mais l’AfD l’a traduite en propositions concrètes : réduction des subventions aux mémoriaux des camps de concentration, révision des programmes d’histoire pour minorer l’étude du nazisme. Cette révision prospère particulièrement à l’Est, où le pouvoir communiste avait développé, sous couvert d’« antifascisme d’État », une histoire officielle qui faisait des Allemands de l’Est les « vainqueurs de l’histoire » et reléguait le nazisme à un phénomène purement occidental — privant le pays du long travail de mémoire mené par la RFA depuis les années 1960.
La déclaration d’Alexander Gauland a suscité un vif émoi en Allemagne. En France, elle résonne d’une manière particulière : elle rappelle la phrase prononcée en 1987 par Jean-Marie Le Pen, pour qui les chambres à gaz n’étaient « qu’un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ». Jean-Marie Le Pen s’était d’ailleurs gardé de nier frontalement leur existence — « je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé », avait-il précisé dans le même entretien — et la justice l’a condamné non pour négationnisme au sens strict, mais pour contestation et banalisation de crimes contre l’humanité. Trois décennies plus tard, Alexander Gauland n’a pas nié davantage : il a, lui aussi, relativisé.
Gauland et Le Pen : même stratégie, cible différente
Ce qui distingue les deux hommes, c’est la cible. Jean-Marie Le Pen s’en prenait directement à la Shoah. Alexander Gauland, lui, ne prononce jamais ce mot : il minimise le nazisme comme totalité — douze années noyées dans mille ans d’histoire « glorieuse » — sans jamais toucher au génocide en tant que tel. La nuance n’est pas cosmétique : depuis 1994, l’article 130 du Code pénal allemand punit qui « approuve, nie ou minimise » publiquement le génocide nazi — mais encore faut-il, pour qu’il s’applique, que la parole incriminée porte sur le génocide lui-même. En restant au niveau du régime et de son bilan global, Alexander Gauland est resté à la lettre hors d’atteinte. C’est peut-être la version la plus efficace du même projet : plutôt que de s’attaquer frontalement au crime, affaiblir le socle historique sur lequel il repose. On verra plus loin que ce socle et le crime sont, précisément, indissociables.
La mémoire de la Shoah pourrait-elle souffrir des menaces que fait peser l’AfD sur la mémoire du nazisme ?
La mémoire de la Shoah est indissociable de celle du nazisme : relativiser les crimes du Troisième Reich fragilise mécaniquement le souvenir du génocide, et prive d’abord la jeunesse de ses clés de compréhension — les lois de Nuremberg, la déshumanisation progressive, la complicité de la bureaucratie civile — que la réforme scolaire de l’AfD reléguerait au second plan. Plus grave encore : en discréditant les lieux de mémoire au nom d’une lecture « décomplexée » de l’histoire, l’AfD remet en cause l’un des apports majeurs de la recherche historique, la complicité de la société civile et de la Wehrmacht dans les crimes nazis — sans laquelle la Shoah n’aurait pu avoir lieu à une telle échelle. Fragiliser la mémoire du nazisme, c’est donc ouvrir la voie à sa banalisation, à l’oubli et, à terme, à la contestation de la Shoah.
C’est dans les années 1990 que la mémoire de la Shoah s’impose comme un pilier de l’identité allemande — un processus dont le président Joachim Gauck livre, le 27 janvier 2015, devant le Bundestag réuni pour le 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz, la formule la plus achevée : « il n’existe pas d’identité allemande sans Auschwitz ». En attaquant ce consensus mémoriel, l’AfD ne s’en prend pas seulement au passé : elle fragilise un pilier de la démocratie libérale, qui repose sur un espace public où le débat est libre mais où certains faits, eux, ne sont pas négociables — l’existence de la Shoah, la nature criminelle du régime nazi. Lorsque la vérité historique devient un simple « point de vue », c’est la confiance des citoyens dans leurs institutions qui menace de s’effondrer.
Le Simson d’Ulrich Siegmund l’a mené jusqu’aux portes du pouvoir. Il roule toujours sous le nom d’une famille que les nazis ont harcelée, emprisonnée, dépouillée avant qu’elle puisse fuir. Dennis Baum, l’un de ses descendants, a dû faire le voyage jusqu’en Allemagne pour le dire lui-même : « Je pensais que toute cette histoire appartenait au passé — elle ne l’est pas, à cause de ce parti d’extrême droite. »
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence (https://crifmp.org/category/memoire/)
(20/09/2026)



