
Traverser des mondes, de Babylone au XVIe siècle
Préciser les enjeux…
Ce fascicule s’inscrit dans la continuité d’une réflexion initiée à la fin de l’année dernière à la suite de la diffusion du livret, Enseigner la participation des juifs à l’histoire de France[1] (Éduscol). Nous avions salué la sortie de ce livret parce qu’il permettait de corriger « l’invisibilisation persistante » des Français juifs dans l’enseignement de l’histoire en faisant le choix de la transversalité : faire place aux Juifs dans le cadre des programmes existants. Néanmoins, si le livret marque le début d’une « avancée réelle », nous relevions déjà ses limites : contraint par des programmes de collège vieillissants, il livrait une histoire fragmentée ; centré sur l’intégration loyale à la Nation, il tendait à lisser des trajectoires juives en réalité plurielles.
Le plan national 2026-2029 de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine fait de la déconstruction des préjugés un objectif stratégique de son premier axe, consacré à l’école. La mesure qui en découle demande l’élaboration de « ressources d’accompagnement des programmes sur l’histoire des mondes juifs ». Ce pluriel ouvre une voie que notre réflexion initiale n’avait pas empruntée et que ce fascicule a choisi de suivre : un espace — la Mésopotamie, la Méditerranée antique et médiévale, le monde ottoman et séfarade, l’Europe ashkénaze, le Moyen-Orient contemporain — qui ne se limite plus aux seuls Juifs de France et à leur intégration dans la construction de la nation. Référer aux mondes juifs n’est pas une coquetterie de publication officielle, c’est une catégorie historiographique qui contribue à l’essor de la recherche académique[2].
Sélectionner les termes
Cette légitimité savante n’épuise cependant pas la question pédagogique. Pour répondre sérieusement à la commande, il est nécessaire d’interroger les termes mêmes qu’elle emploie : « mondes juifs » continue, malgré son pluriel et sa reconnaissance académique, de faire des Juifs les possesseurs d’un monde à part, quand les sources montrent l’inverse : une minorité religieuse et juridique insérée, chaque fois différemment, dans un monde qui n’est pas le sien. Claude Denjean[3] désigne elle-même un « supposé monde juif » comme le portrait figé que ses propres travaux combattent. Ne pas le voir aurait conduit à la production d’une ressource exactement inverse : une réécriture isolant ce que les sources donnent au contraire à voir comme mêlé. Ce fascicule s’efforce donc de répondre à la commande fixée par le plan national cité plus haut — l’histoire des Juifs dans les programmes — par un autre mot : itinéraires ; terme qui érige le fait juif en fil conducteur plutôt qu’en réalité géographique. Ce déplacement n’est pas qu’une affaire de méthode. Il vise une histoire attentive à l’insertion concrète des Juifs dans des situations précises, documentées, chaque fois différentes ; une histoire éloignée des récits simplificateurs qui ne produisent que des images figées de la réalité. C’est cette exigence, et non une déclaration ajoutée après coup, qui répond à l’esprit du plan autant qu’à sa lettre. Les six haltes qui suivent auront la charge de le vérifier.
Ce choix a une généalogie précise. Pierre Birnbaum a consacré un livre intitulé Sur la corde raide : Parcours juifs entre exil et citoyenneté ; Claude Denjean salue sa méthode, attentive à des acteurs insérés dans des sociétés multiples plutôt qu’à un portrait de longue durée, mais regrette que son seul exemple médiéval — Samuel ibn Naghrela, réduit à tort à un cas unique — laisse le Moyen Âge presque vide. Ce fascicule reprend ce manque comme un programme, à une condition que Claude Denjean pose elle-même en défendant la comparaison malgré son anachronisme apparent : la citoyenneté de Birnbaum, individuelle et nationale née de 1789-1791, est un objet historique daté qu’aucun des mondes traversés ici ne connaît. L’emprunter au titre ne permet pas de la projeter en arrière comme un horizon vers lequel ces situations tendraient.
Un triptyque plutôt qu’un axe
« La propension des Juifs à la dispersion est souvent considérée comme l’un des phénomènes caractéristiques de leur histoire. Dispersés, ils le furent sans aucun doute, mais l’errance qui caractérise la figure du Juif, colportée par des siècles de divagations et de discriminations, a peu à voir avec l’histoire telle que les sources la dessinent. Deux millénaires du passé juif en terres chrétiennes et musulmanes montrent, à bien y regarder, que les grands mouvements de population se limitent, en fait, à des moments ponctuels, séparés par des siècles de stabilité géographique dont le poids a déterminé les développements sociaux et culturels des Juifs dans leurs environnements respectifs. L’étrangeté que l’on a si volontiers attribuée aux Juifs tient surtout à ce qu’ils ne furent, jusqu’à une époque récente, ni réellement étrangers ni vraiment citoyens des contrées qu’ils habitaient. » Sylvie Anne Goldberg (dir.), Histoire juive de la France. Albin Michel, 2023. Prologue.
Ce fascicule s’articule autour de trois termes plutôt qu’autour d’un axe allant de l’exil à la citoyenneté : l’exil, qui est rare et daté ; un statut intermédiaire, qui est garanti mais subordonné, et qui prend des formes différentes selon les mondes traversés (dhimmi à Fostat, servus camerae regis puis civis disputé en Provence) ; et l’absence d’une citoyenneté pleinement acquise jusqu’à la fin du parcours. Comme cela a déjà été dit, cette citoyenneté a peu à voir avec la citoyenneté individuelle et nationale, indifférente à la religion, que la Révolution invente en 1789-1791. Elle doit s’entendre pour ce que le terme pouvait alors désigner : un accès inégal et local au statut plein d’une cité ou d’un royaume.
Rien ici ne dément par ailleurs l’autre remarque de Goldberg, faite à propos du Nord de la France aux XIe-XIIe siècles : les récits qui documentent le mieux cette période privilégient les crises et les figures éminentes, et négligent la vie ordinaire aussi bien que les Juifs sans nom. Ce fascicule privilégie, autant que possible, les documents quotidiens aux récits d’événements exceptionnels. Toutefois, lorsque la source ne propose que ce type de récit, il l’indique clairement plutôt que de le dissimuler.
Six haltes
L’itinéraire s’ouvre à Babylone, entre 587 et 538 avant notre ère : l’exil fondateur, seul moment de rupture véritable dans un passé par ailleurs presque muet, d’où naît, selon le programme de sixième, le monothéisme juif. Il traverse la Gaule mérovingienne, où Grégoire de Tours atteste, dès l’entrée du roi Gontran à Orléans, une présence juive déjà insérée dans la vie civique — la stabilité, non la crise. La troisième halte, en Rhénanie, en 1146, revient à une rupture datée : la campagne de Rodolphe et l’intervention de Bernard de Clairvaux, lues à travers le Sefer Zekhirah d’Éphraïm de Bonn, illustrent par leur forme même — un témoin lettré, une élite chrétienne de premier plan — le biais que ce fascicule cherche par ailleurs à corriger ; elle est présentée comme telle, non neutralisée par la seule prudence. Fostat, en 1176, illustre à l’inverse la durée : l’acte d’affranchissement qui ouvre cette halte est un document de vie ordinaire, et le statut de dhimmi qu’il présuppose, éclairé par les débats autour de Maïmonide et de Samuel ibn Naghrela, donne la forme la plus stable du deuxième terme du triptyque. La Provence angevine et marseillaise tient les deux à la fois : le registre des drapiers de 1350 montre la durée ; l’expulsion en 1501 qui referme la période montre que cette durée n’aboutit jamais à la citoyenneté pleine. L’itinéraire se termine sur l’année 1492 et l’accueil ottoman, un deuxième exil qui n’est pas une impasse, mais l’amorce d’une nouvelle appartenance dans un lieu différent.
… pour relever le défi
Ce fascicule s’arrête au XVIe siècle sans proposer de résolution : ni l’assimilation ni l’émancipation n’y trouvent leur place, puisqu’elles appartiennent à une autre période et à d’autres sources. Le lecteur n’aura donc pas vu se refermer une histoire, mais traversé six mondes différents où une même question — comment être juif sans être ni étranger ni citoyen ? — a reçu, chaque fois, une réponse différente, jamais définitive. Ce même fascicule n’a pas la prétention de remplacer les bons ouvrages écrits par des historiens spécialistes de ces questions ; certains d’entre eux sont d’ailleurs cités dans les compléments apportés à chaque texte. Conscient qu’une formation en histoire ne fait pas de vous ipso facto un historien, il me semble important de préciser que ce qui a guidé la rédaction, outre le souci de répondre à la commande du plan national 2026-2029 de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine, c’est l’ambition de vulgariser une histoire qui occupe trop peu de place dans la culture scolaire des plus jeunes, et peut-être aussi dans celle des adultes.
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence (30/08/2026)
[1] Livret d’accompagnement de programme
[2] Outre le Dictionnaire des mondes juifs de Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa (Larousse, 2008), un certain nombre de travaux universitaires utilisent cette expression.
[3] Claude Denjean, Pourquoi parler de civilisation juive médiévale ?, Cahiers de civilisation médiévale, 2019. En ligne : http://journals.openedition.org/ccm/508



