
Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite.
Marc Bloch
Le 23 juin, Marc Bloch entrera au Panthéon, aux côtés de son épouse Simonne. La plupart des Français ne connaissent pas ce « grand homme » ; seuls quelques-uns se souviennent de lui comme d’un « résistant », grâce à un discours prononcé par le président de la République à Strasbourg, à la fin de l’année 2024. Malgré cela, l’État se prépare à l’accueillir avec faste dans un Panthéon où, depuis 1948, se trouvent déjà des personnages aussi prestigieux et célèbres que Jean Moulin, Joséphine Baker, Robert Badinter, Missak Manouchian ou Simone Veil.
Plutôt que de déplorer ce décalage entre la solennité de la cérémonie et la méconnaissance du nom, on a choisi ici de l’interroger. En effet, une panthéonisation n’est jamais seulement un hommage : c’est un récit que la République fabrique. Ce récit est destiné à des citoyens qui, dans leur grande majorité, n’ont pas lu — ni ne liront — Apologie pour l’histoire ou L’étrange défaite. Ils découvriront le nom de Marc Bloch en même temps que les raisons de son entrée au Panthéon. Reste à savoir lesquelles de ces raisons seront retenues, et lesquelles resteront dans l’ombre : l’historien médiéviste, fondateur avec Lucien Febvre de l’école des Annales ? Le résistant fusillé par la Gestapo à 57 ans ? Le juif d’Alsace, héritier d’un attachement républicain remontant à 1870 ? L’intellectuel lucide qui, en 1940, qualifia d’« étrange » une défaite à laquelle, à la même époque, la France entière cherchait encore des coupables commodes ? Reste aussi à savoir si l’hommage, aussi sincère soit-il, ne risque pas de clore trop vite ce qu’il prétend honorer.
C’est cette fabrique des justifications — ce qu’elle choisit de mettre en lumière, ce qu’elle simplifie, ce qu’elle tait — qu’il s’agit d’interroger ici.
La panthéonisation de Marc Bloch revêt une portée symbolique exceptionnelle, parce qu’elle réunit en une seule figure trois dimensions que la République a longtemps eu du mal à articuler : la fidélité républicaine, la Résistance et la judéité. En faisant entrer Bloch au Panthéon, la République reconnaît d’abord l’un de ses plus grands historiens, artisan d’une révolution intellectuelle majeure. Mais elle reconnaît surtout un homme qui a incarné jusqu’au sacrifice, l’idéal républicain : officier en 1914, professeur de l’école méritocratique, résistant exécuté en 1944.
On a parfois rapproché cette trajectoire de ce que Pierre Birnbaum appelait les « Juifs d’État » — ces hommes que l’émancipation républicaine avait portés vers les sommets de l’appareil d’État, et qui s’étaient montrés, selon son mot, littéralement « fous » de cette République ouverte à tous les talents, avant que Vichy ne rompe le contrat en les expulsant.
Marc Bloch n’appartient pas, à proprement parler, à cette haute administration : il est professeur, pas préfet ; historien, pas conseiller d’État. Mais le rapprochement vaut d’être tenté, à condition d’en corriger le terme. Car ce qui frappe chez Marc Bloch n’est pas la « folie », celle d’un attachement extrême à la République — c’est l’inverse : une fidélité critique, capable, en plein désastre de 1940, de nommer sans ménagement les défaillances d’une France qu’il aimait justement assez pour ne rien lui pardonner. S’il fut « fou » de quelque chose, ce fut de lucidité.
La panthéonisation a donc une dimension mémorielle forte : elle répare symboliquement l’injustice de Vichy, qui l’avait exclu parce qu’il était juif, et qui avait ainsi brisé le pacte d’égalité dont Bloch fut l’un des enfants les plus accomplis. La République affirme que cet homme, fusillé parce que résistant, est l’un de ses visages les plus légitimes ; elle rappelle qu’en République, on ne se définit pas par l’origine, mais par l’engagement et la fidélité à un idéal commun.
Mais ce récit de réparation a sa propre fonction : il referme la faute sur le seul Vichy, comme une parenthèse étrangère à l’histoire nationale — quitte à oublier que cette distinction si nette entre République et régime de Vichy a longtemps servi, justement, à dispenser l’État de tout examen de conscience ; du moins jusqu’au discours de 1995 reconnaissant la responsabilité de la France. Honorer aujourd’hui ce que Vichy a détruit ne suffit donc pas à épuiser la question : reste à savoir si la République, en célébrant Bloch, interroge aussi sa propre part — l’antisémitisme qui circulait avant 1940 et qui n’a pas disparu avec Vichy — ou si elle se contente de solder, à bon compte, la dette d’un autre régime.
Le 23 juin, Marc Bloch entre au Panthéon. Que retenir de lui ? Qu’il fut un grand historien, un résistant exécuté par la Gestapo, un juif d’Alsace resté fidèle à la République jusqu’au sacrifice ! Certes, tout cela est vrai, et pourtant insuffisant : la fidélité de Bloch à la République ne provenait pas d’une adoration démesurée, mais de sa lucidité ; de cette capacité à nommer les défaillances d’un pays qu’il n’aimait pas moins pour cela. Avec sa panthéonisation, on va sans doute retenir son nom, mais il serait souhaitable qu’on retienne aussi la leçon de clairvoyance qu’il nous donne dans L’étrange défaite.
Gérald Attali
Président de la commission Éducation, mémoire et transmission du CRIF Marseille-Provence
(22/06/2026)



