« Le jour où sur la place publique vous aurez à prendre part dans quelque grand débat, qu’il s’agisse de soumettre à un nouvel examen une cause trop vite jugée, de voter pour un homme ou pour une idée, n’oubliez pas non plus la méthode critique. C’est une des routes qui mènent vers le vrai. »
Marc Bloch, extrait d’un discours de fin d’année scolaire pour la distribution des prix aux élèves (lycée d’Amiens, 13 juillet 1914)
Lors de la panthéonisation de Marc Bloch, sa famille a fait le choix d’écarter le Rassemblement national, estimant que ce parti était porteur d’une part de l’héritage idéologique qui avait conduit son père à la mort. En ces circonstances, la famille n’a fait qu’exercer une souveraineté mémorielle parfaitement légitime — celle de conserver le sens qu’elle entend donner à la mémoire d’un aïeul.
Une photo prise au soir de la panthéonisation montre cette même famille posant aux côtés de Jean-Luc Mélenchon et de plusieurs députés LFI. Elle a été immédiatement reprise par le coordinateur de LFI, sur les réseaux sociaux, comme un hommage à « une vie d’engagements ».
Accorder cette photographie, ce soir-là, ce n’était plus seulement orienter un sens : c’était livrer une image à un usage qu’aucune intention, même la plus pure, ne peut plus contrôler une fois le cliché diffusé. Le risque ne vient pas du geste — geste d’émotion compréhensible, un soir de panthéonisation —, mais de la façon dont la communication politique peut transformer un instant privé en élément de communication, une proximité en preuve.
Reste une question plus dérangeante que celle de l’instrumentalisation elle-même : ce que cette photo accomplit, qu’elle ait été ou non pensée à cet effet. Quelques jours plus tôt, des propos de Jean-Luc Mélenchon sur le CRIF avaient été interprétés par son président comme la reprise d’un poncif antisémite sur le pouvoir occulte des Juifs. En s’affichant aux côtés d’une descendante de Marc Bloch — un Juif, un résistant, fusillé par la Gestapo —, Mélenchon reçoit plus qu’un simple hommage : il reçoit, avec cette image, une caution qu’aucun argument n’aurait pu lui procurer aussi efficacement. Face à des accusations d’antisémitisme, la meilleure réponse ne consiste-t-elle pas à démontrer sa solidarité envers la mémoire d’une victime juive !
Que la famille ait mesuré ou non les effets de cet usage ne change rien à son efficience — c’est précisément ce qui rend le procédé si redoutable. Une caution morale n’a pas besoin d’être donnée en connaissance de cause pour produire son effet ; elle a seulement besoin d’être vue.
La récupération n’est pas l’apanage d’un camp : elle guette tout parti qui s’approprie la mémoire d’un « grand homme ». Du Rassemblement national qui s’en réclame, malgré son exclusion de la cérémonie, jusqu’aux héritiers d’une gauche qui croit, en posant à ses côtés, hériter aussi de son autorité morale. Mais quand cette captation cesse d’honorer pour blanchir — quand le capital moral d’une victime sert de brevet de respectabilité contre une accusation qui ne concerne en rien ce qui fonde son autorité morale — alors l’hommage devient son inverse. Il faudrait un mot pour cela. « Abus de mémoire », proposait Todorov. J’y ajouterais volontiers une formule plus brutale, à la mesure du procédé : du washing mémoriel.
Ce qui se joue, au fond, dépasse la mémoire d’un seul homme. Le jour où une accusation d’antisémitisme se réfute par une photographie plutôt que par un argument, le débat public perd l’outil dont il a le plus besoin : la capacité de distinguer l’antisionisme d’un antisémitisme qui s’en sert de paravent. Ce n’est plus à l’examen des propos que se mesure le soupçon, mais à la proximité visible avec une mémoire la plus respectée de toutes les mémoires, celle des victimes de la Shoah. Depuis l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin, une photographie lui sert de brevet de bonne conduite : Jean-Luc Mélenchon n’a eu, depuis, ni à s’expliquer sur ses propos visant le CRIF ni à les retirer.
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence (29/06/2026)