
Libre opinion
Chaque année, les chiffres rappellent la persistance du racisme et de l’antisémitisme dans la société française. Le racisme demeure un phénomène massif et diffus : en 2025, plus de 16 400 infractions ont été enregistrées, tandis que plus de 1,7 million de personnes déclarent en avoir été victimes dans des enquêtes dites de victimisation. L’antisémitisme, quant à lui, se distingue par son intensité et sa recrudescence depuis le 7 octobre : les Juifs, bien que très minoritaires — moins de 1 % de la population —, sont proportionnellement les plus exposés aux actes les plus graves.
Dans le débat public français, une tentation dangereuse s’impose aujourd’hui : opposer la lutte contre le racisme à celle contre l’antisémitisme. Comme s’il fallait choisir son camp. Comme si ces combats, longtemps indissociables, étaient devenus concurrents. Cette opposition est une illusion — et une impasse —, mais elle ne se joue pas seulement dans les tribunes ou les débats politiques ; elle s’exprime aussi dans l’école. Dès lors, les moyens que celle-ci peut mobiliser sont-ils à la hauteur des enjeux ? Et surtout, la réponse réside-t-elle dans une simple intensification des contenus, ou dans une transformation plus profonde de leur approche ?
Il serait injuste de nier l’ampleur des dispositifs déjà en place par l’Éducation nationale. Les programmes scolaires intègrent explicitement la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. C’est notamment le cas dans l’enseignement moral et civique qui forme les élèves aux valeurs d’égalité et de dignité, et en histoire qui éclaire les racines de ces phénomènes à travers l’étude de l’esclavage, de la colonisation ou des génocides. À cela s’ajoutent des actions concrètes : projets citoyens, concours, interventions d’associations, commémorations, éducation aux médias. L’école ne se contente pas d’instruire ; elle ambitionne de former des citoyens capables de comprendre et de refuser les discriminations.
Et pourtant, le décalage demeure frappant entre ces intentions et la réalité. Dans les cours de récréation comme sur les réseaux sociaux, les catégorisations raciales, les stéréotypes et les propos antisémites persistent. Beaucoup d’élèves savent que le racisme est condamnable en principe, mais continuent d’en reproduire les logiques dans leurs interactions quotidiennes. Cette observation conduit à interroger moins la présence des contenus que leur réelle efficacité.
À cette difficulté s’ajoute une autre, plus profonde : la méfiance que suscite l’action de l’école n’est pas homogène selon que l’on parle du racisme ou de l’antisémitisme. Dans le premier cas, l’institution est souvent accusée de ne pas aller assez loin. En privilégiant des exemples historiques — l’esclavage, la colonisation —, elle donnerait à voir un racisme appartenant au passé, sans toujours éclairer les discriminations contemporaines vécues par certains élèves.
À l’inverse, lorsqu’il s’agit d’antisémitisme, la critique prend souvent la forme d’une inquiétude : celle d’une dilution de sa spécificité dans une approche globale du racisme. Or, l’antisémitisme possède une histoire longue, des mécanismes propres — notamment sa dimension complotiste et sa plasticité — qui ne se laissent pas entièrement réduire aux autres formes de racisme. Ainsi, là où certains reprochent à l’école d’en faire trop peu contre certaines discriminations, d’autres craignent qu’elle ne les distingue pas assez.
Cette tension nourrit un risque majeur : celui d’opposer artificiellement l’antiracisme et la lutte contre l’antisémitisme. Si, dans le débat public, ces combats sont présentés comme concurrents, voire incompatibles, dans l’espace scolaire, une telle opposition est non seulement infondée, mais dangereuse. Elle fragilise l’universalité du principe d’égalité, alimente les logiques de concurrence mémorielle et affaiblit l’efficacité même de la lutte contre toutes les formes de haine. Refuser cette mise en concurrence est une exigence intellectuelle et civique : comprendre les spécificités de chaque forme de racisme, y compris l’antisémitisme, ne doit jamais conduire à les dissocier au point d’en faire des causes rivales, mais au contraire à les penser ensemble, dans ce qu’elles ont de commun — la construction de l’altérité, la stigmatisation, la déshumanisation — et dans ce qui les distingue.
La difficulté tient en partie à la manière dont ces questions sont enseignées. Les programmes privilégient souvent une approche fragmentée : la Shoah, l’esclavage, la colonisation sont étudiés comme des séquences distinctes, sans toujours faire apparaître les continuités et les mécanismes communs. De même, l’accent mis sur les formes extrêmes — les génocides, les régimes racistes — peut donner l’impression que le racisme et l’antisémitisme appartiennent au passé ou à des situations exceptionnelles. Or, le racisme et l’antisémitisme contemporains sont plus diffus, plus insidieux, et souvent déconnectés de ces représentations historiques.
Ce décalage est lourd de conséquences. En cantonnant ces phénomènes à des contextes révolus, l’école peine à donner aux élèves les outils pour comprendre ce qu’ils observent et parfois pratiquent eux-mêmes. Les préjugés ne disparaissent pas par la seule exposition à des savoirs, surtout lorsque ceux-ci restent abstraits ou éloignés de l’expérience vécue. Pire encore, certaines approches, notamment quand elles reposent sur une focalisation excessive sur les identités ou une lecture victimaire de l’histoire, peuvent involontairement renforcer des logiques identitaires, en enfermant les élèves dans des récits concurrents de victimisation.
Faut-il alors repenser les programmes scolaires ? Oui, sans doute. Mais à condition de ne pas se limiter à une simple réécriture des contenus. L’enjeu est de passer d’un enseignement du racisme à une véritable éducation contre le racisme et contre l’antisémitisme. Cela suppose de relier les périodes historiques entre elles, de montrer la persistance des imaginaires et des stéréotypes, et surtout d’articuler le passé et le présent. Comprendre la traite négrière ou la Shoah ne suffit pas si l’on ne saisit pas à la fois les liens qui unissent ces phénomènes et les différences qui les distinguent, ainsi que la manière dont ces héritages structurent encore les représentations contemporaines, notamment à travers leurs usages mémoriels.
Il faut également donner une place centrale à l’analyse des discours actuels : complotisme, haine en ligne, nouvelles formes d’antisémitisme ou de racisme culturel. L’éducation aux médias, encore trop marginale, devrait devenir un pilier de cette lutte. Enfin, il est essentiel de privilégier des pédagogies actives, qui engagent les élèves, les confrontent à leurs propres représentations et les amènent à exercer leur esprit critique.
L’école ne peut, à elle seule, éradiquer le racisme et l’antisémitisme. En revanche, elle peut — et doit — armer les esprits pour les comprendre et les combattre. Cela exige moins d’accumuler des savoirs que de leur donner sens. Refuser d’opposer ces deux combats, dès l’école, n’est pas une posture de principe mais une condition d’efficacité : c’est en les pensant conjointement que l’on peut espérer en saisir les ressorts et en prévenir les manifestations. Autrement dit, la question n’est pas seulement d’enseigner davantage, mais d’enseigner autrement. N’est-ce pas à ce prix que l’école pourra pleinement remplir sa mission : former des citoyens libres, lucides et responsables !
Gérald Attali
Président de la commission Éducation, mémoire et transmission, du CRIF Marseille-Provence (4/05/2026)



