
Libre opinion
Depuis la victoire de Péter Magyar, la Hongrie semble s’engager dans une phase de recomposition politique majeure après plus d’une décennie de domination de Viktor Orbán. Le nouveau pouvoir affiche des objectifs clairs : restaurer le pluralisme médiatique, rétablir l’État de droit, renouer avec l’Union européenne et assainir le fonctionnement de la vie publique. Ces priorités traduisent une volonté de rompre avec un système marqué par la concentration du pouvoir et le contrôle de l’information. Toutefois, une dimension essentielle demeure en suspens : celle de la politique mémorielle. En effet, la reconstruction démocratique ne saurait être complète sans une réévaluation du récit national, notamment concernant la Seconde Guerre mondiale et la responsabilité hongroise dans la Shoah. Après plus d’une décennie de domination de Viktor Orbán, l’alternance politique peut-elle entraîner une redéfinition du récit national jusque-là marquée par une instrumentalisation de l’histoire ?
Le système mis en place sous Orbán reposait en grande partie sur un contrôle étroit des institutions culturelles, éducatives et mémorielles. Les musées, les monuments et les programmes scolaires participaient à la diffusion d’un récit national centré sur la victimisation de la Hongrie et l’effacement de sa responsabilité dans la Shoah. Effectivement, le discours officiel a largement sous-estimé l’influence de la Hongrie pendant cette période en mettant l’accent sur la pression exercée par l’occupation allemande de 1944, tout en exaltant le récit d’une « double occupation », d’abord par les nazis, puis par les Soviétiques ; récit qui a pour effet de disculper les autorités hongroises de leur rôle dans les atrocités antisémites commises durant cette période. Or, comme le rappellent de nombreux historiens, cette interprétation du passé s’apparente davantage à une légende qu’à une vérité historique.
La Shoah en Hongrie s’inscrit dans un contexte d’antisémitisme ancien, renforcé dans l’entre-deux-guerres. Dès 1920, le régime de Miklós Horthy adopte des mesures discriminatoires contre les Juifs, aggravées à partir de 1938 par des lois raciales inspirées de l’Allemagne nazie. Avant même l’occupation allemande, environ 60 000 Juifs hongrois périssent du fait de violences, de travaux forcés ou d’exactions militaires. En mars 1944, l’Allemagne nazie envahit la Hongrie. Avec la collaboration active des autorités hongroises, près de 430 000 Juifs sont déportés en quelques mois, principalement vers le camp d’extermination d’Auschwitz. La majorité y est assassinée dès leur arrivée. Au total, environ 564 000 Juifs hongrois meurent entre 1941 et 1945. Ces déportations massives et rapides ont fait de la Hongrie l’un des derniers, mais aussi des plus meurtriers épisodes de la Shoah en Europe. La complicité des autorités locales dans la mise en œuvre du génocide nazi n’est certainement pas étrangère à ce triste bilan.
L’inflexion de la politique mémorielle pourrait donc se traduire par une relecture plus honnête de cette période, tant dans les discours publics que dans les outils pédagogiques avec, notamment, une reconnaissance plus explicite de la participation des autorités hongroises à la persécution et à la déportation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. La victoire de Péter Magyar ouvre une opportunité réelle de refondation du récit historique en Hongrie. Celle-ci reste toutefois incertaine. Les récits mémoriels construits sous l’ère Orbán se sont profondément enracinés dans la société hongroise, notamment à travers l’éducation et l’espace public. Le poids du traumatisme du traité de Trianon, régulièrement mobilisé pour nourrir un sentiment de victimisation nationale, continue de structurer les représentations collectives.
On pourra évaluer la détermination du nouveau pouvoir à sa capacité à entreprendre un véritable travail critique sur le passé, tout en surmontant les résistances politiques, institutionnelles et sociales héritées de la période précédente. Une refondation de la politique mémorielle est non seulement possible, mais aussi nécessaire.
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence
(17/04/2026)



