Une ville acclame son roi en trois langues
Après l’exil fondateur de Babylone, ce deuxième arrêt de l’itinéraire change de registre : à Orléans, en 585, il n’est plus question de rupture, mais d’intégration. Citoyens romains de longue date, les Juifs de la ville prennent part, en hébreu, aux cérémonies d’accueil de leur roi — un instantané de stabilité civique, non de crise.

En 585, le roi Gontran fait son entrée dans la ville d’Orléans. Une foule immense vient à sa rencontre, bannières et étendards déployés, et l’acclame — mais pas d’une seule voix. « Elles retentissaient de diverses manières en langue syriaque, en langue latine, et même en langue juive », écrit l’évêque et chroniqueur Grégoire de Tours, témoin privilégié de son époque, en décrivant cette scène, trois langues, trois communautés : des marchands venus d’Orient, la population latine de la ville, et les Juifs d’Orléans, qui expriment leur allégeance au roi en prononçant les mots mêmes de l’Alenou[1]. Cette prière, habituellement adressée à Dieu, est ici réutilisée comme un serment politique. C’est, dans toute l’œuvre de Grégoire, le seul endroit où il note que des Juifs parlent hébreu. Ailleurs, les personnages qu’il met en scène ont des noms latins et s’expriment comme leurs voisins chrétiens. Ici, pour l’éclat de la cérémonie, la langue liturgique reprend sa place.
Un siècle et demi après la chute de l’Empire romain d’Occident, la Gaule est désormais gouvernée par des rois francs, et Gontran, l’un des quatre petits-fils de Clovis qui se partagent le royaume, règne sur la Bourgogne. Les Juifs qui l’acclament ce jour-là à Orléans sont installés de longue date dans les grandes villes marchandes de Gaule — Clermont, Orléans, Marseille, Bordeaux. Ils font partie de la population gallo-romaine de ces cités et possèdent, depuis l’édit de l’empereur romain Caracalla, en 212, la citoyenneté romaine — un statut que la législation des rois francs reprend et confirme dès Clovis. Rien dans le texte de Grégoire n’indique qu’ils vivaient dans un quartier séparé : leurs maisons étaient probablement regroupées autour de la synagogue sans tracer de limites dans la ville. De plus, leurs vêtements ne les distinguaient pas de ceux de leurs voisins. Il faudra attendre le IXe siècle pour voir apparaître, dans l’art, la figure du Juif, représenté physiquement différemment. Une communauté restreinte, comptant au plus une centaine d’individus, émerge à Orléans et à Clermont. Elle est mentionnée dans des professions bien documentées, telles que le commerce, représenté par Priscus, un marchand proche du roi Chilpéric. Cependant, malgré les interdictions répétées des conciles, on les trouve également parmi les juges et les collecteurs d’impôts : l’État franc, à la différence de l’Église, n’avait guère intérêt à s’en priver.
Cette acclamation en trois langues n’est pourtant qu’un prélude. Les Juifs d’Orléans profitent de la cérémonie pour demander au roi de l’argent public afin de reconstruire leur synagogue — vraisemblablement détruite par une émeute chrétienne, comme cela s’était produit neuf ans plus tôt à Clermont.
Les Juifs aussi, qu’on voyait prendre part à ces acclamations générales, disaient : « Que toutes les nations t’adorent, fléchissent le genou devant toi, et que toutes te soient soumises ! » D’où il arriva qu’après avoir entendu la messe, le roi étant à table dit : « Malheur à cette nation juive, méchante et perfide, toujours fourbe par caractère ! Ils me faisaient entendre aujourd’hui des louanges pleines de flatterie, proclamant qu’il fallait que toutes les nations m’adorassent comme leur seigneur, et cela afin que j’ordonnasse que leurs synagogues, dernièrement renversées par les Chrétiens, fussent relevées aux frais du public ; ce que je ne ferai jamais, car le Seigneur le défend. » Ô roi en qui éclatait une admirable prudence ! Il avait si bien compris l’artifice de ces hérétiques, qu’ils ne purent rien lui arracher de ce qu’ils comptaient lui demander.
Grégoire de Tours, Historia Francorum, VIII, 1 (585). (Traduction française : Guizot, 1823, revue par Jacobs, 1862—domaine public. Texte disponible sur Wikisource (fr.wikisource.org/wiki/Histoires_(Grégoire_de_Tours)/8) et remacle.org.)
Gontran refuse. Grégoire lui prête ces mots : il ne financera « jamais » une telle reconstruction, « car le Seigneur le défend ». Le chroniqueur salue ce refus comme la preuve de « l’admirable sagesse » du roi, qui aurait ainsi déjoué la flatterie intéressée des Juifs.
Faut-il prendre cette résolution au pied de la lettre ? C’est ici que la critique historique est importante. Grégoire de Tours n’est pas un témoin comme un autre : c’est un évêque, engagé dans les rivalités de son temps, il écrit une histoire qui sert aussi sa propre cause — celle de l’autorité épiscopale face au pouvoir royal, et celle de sa famille face à des lignages rivaux qu’il aime accuser d’être trop proches des Juifs. Le contraste qu’il dresse entre Gontran, le « bon roi » insensible à leurs « louanges flatteuses », et Chilpéric, corrompu par les cadeaux de son marchand juif Priscus, participe directement de cette stratégie. L’épisode d’Orléans en dit donc peut-être moins sur les Juifs eux-mêmes que sur l’image de roi idéal que Grégoire veut construire autour de Gontran. Il n’en demeure pas moins que la présence juive dans cette ville, tout comme dans les autres cités mentionnées par Grégoire, ne doit pas être mise en doute : les historiens s’accordent aujourd’hui à y voir des personnes véritablement attestées, dont le récit — marchands vénaux, complices supposés du mal — emprunte au répertoire de stéréotypes hérités des Pères de l’Église.
Cette prudence ne doit pas faire perdre de vue ce que le texte, malgré tout, donne à voir : une communauté juive suffisamment intégrée dans la vie de la cité pour participer, comme les Syriens et les Latins, à l’accueil solennel du roi. Un historien, Noël Coulet, a montré que la scène d’Orléans est la plus ancienne attestation connue d’un rituel qui va traverser tout le Moyen Âge : les Juifs, intégrés au cortège d’entrées des souverains et des papes, mêlant leur voix aux acclamations liturgiques, présentant le rouleau de la Loi en signe d’hommage, proclamant leur soumission au prince. À Rome au Xe siècle, à Tolède en 1139 encore, le geste reste le même — un geste de loyalisme, pas d’exclusion. Il faudra attendre le début du XIIe siècle pour que le sens de la cérémonie s’inverse : ce même geste, un simple hommage jusque-là, deviendra le point de départ d’un discours sur leur « aveuglement ». Avec les papes Boniface VIII et Innocent VII, ce rituel deviendra un véritable acte d’humiliation. Cela durera jusqu’en 1484, où il sera nécessaire de protéger physiquement le cortège juif des pierres lancées lors d’un couronnement pontifical. Rien de tel à Orléans en 585. C’est un moment de stabilité, non de crise — fragile, suspect aux yeux d’un roi et de son chroniqueur, mais pas encore mis en scène comme une altérité à humilier.
Un dernier détail mérite d’être signalé, car il évite de réduire Orléans à une ville à deux populations, chrétienne et juive. La foule qui acclame Gontran comprend aussi des « Syriens » — des marchands venus d’Orient, d’Alexandrie, d’Antioche ou de Tyr, dont le commerce tenait une place importante sur la Loire et le Rhône, et dont la présence à Orléans est attestée jusqu’au siècle suivant. La ville que traverse le roi en 585 n’est donc pas coupée en deux, mais tissée de plusieurs langues et de plusieurs mondes, dont la minorité juive n’est qu’une composante parmi d’autres.
Cette histoire n’a, contrairement à celle de la halte précédente, aucun point d’ancrage dans les programmes actuels d’histoire du secondaire. Le seul texte officiel qui mentionne les Mérovingiens — en précisant que l’apport de Rome à la Gaule fut « la religion chrétienne, mais aussi le judaïsme » — appartient au programme de CM1, avant le collège ; les programmes de 6e et de 5e, chacun à sa manière, passent au-dessus du VIe siècle mérovingien. Deux enseignements plus rarement associés à l’histoire l’accueillent en revanche mieux : l’enseignement moral et civique de seconde, dont l’un des axes demande justement de savoir lire un document en y « repérant les intentions de son auteur » — exactement l’exercice que propose cette halte avec Grégoire de Tours — et l’enseignement de spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques de première, dont un thème entier interroge les liens anciens entre pouvoir politique et religion, deux siècles avant que Charlemagne, dans la même lignée franque, ne soit couronné empereur par un pape.
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence
Note méthodologique — lire un témoin unique
Cette halte, à la différence de celle à Babylone, repose presque entièrement sur un seul auteur, Grégoire de Tours — ce qui en fait un cas d’école pour une question de méthode que les autres haltes du fascicule posent plus rarement avec autant de netteté : que faire d’une source unique, ni interchangeable, ni disqualifiée par sa partialité ? La solution retenue ici n’est ni de prendre Grégoire au mot ni de le récuser comme témoin : c’est de distinguer ce qu’un texte partial peut néanmoins attester (l’existence d’une communauté juive insérée dans la vie civique d’Orléans) de ce qu’il déforme (le jugement moral porté sur elle, mis au service d’une stratégie apologétique et politique propre à l’auteur). Cette distinction, qui doit beaucoup aux travaux de Martin Quenehen cités parmi les lectures de la halte, est directement transposable en classe.
Note terminologique
Le texte évite l’expression « roi de France », anachronique pour 585 : Gontran règne sur la Bourgogne, l’un des royaumes francs issus du partage de l’héritage de Clovis entre ses fils puis ses petits-fils, et non sur un royaume unifié qui n’existe pas encore sous cette forme ni sous ce nom. On lui préfère « roi franc » ou le nom du royaume concerné. De la même façon, « Gaule mérovingienne » désigne ici un espace politique et une période — celle de la dynastie mérovingienne, du baptême de Clovis (vers 496-508) à la déposition du dernier roi mérovingien en 751 — non un territoire aux frontières stables : le royaume se recompose à chaque succession, et celui de Gontran n’en est qu’une des parts.
Sources primaires citées :
- Grégoire de Tours, Historia Francorum, VIII, 1 (entrée de Gontran à Orléans, 585) — traduction Guizot (1823, revue Jacobs 1862), domaine public, disponible sur Wikisource (fr.wikisource.org/wiki/Histoires_(Grégoire_de_Tours)/8) et remacle.org.
- Grégoire de Tours, Historia Francorum, V, 11 (Clermont, 576) et VI, 17 (Priscus et Chilpéric) — épisodes de contrepoint, cités en résumé.
- Canon 6 du concile de Clermont (535), sur les mariages mixtes — texte et traduction consultés via le projet RELMIN (CNRS/Université de Nantes).
Lectures :
- Noël Coulet, De l’intégration à l’exclusion : la place des Juifs dans les cérémonies d’entrée solennelle au Moyen Âge, Annales ESC, 34e année, n° 4, 1979, p. 672-683.
- William Chester Jordan, Avant qu’il y ait la France, dans Histoire juive de la France, Sylvie Anne Goldberg (dir.), Albin Michel, 2023.
- Mónika Mezei, Jewish communities in the Merovingian towns in the second half of the sixth century as described by Gregory of Tours. Communication présentée à la conférence organisée à l’Université d’Europe centrale intitulée Ségrégation, intégration et assimilation dans les villes médiévales, du 20 au 22 février 2003, à Budapest, en Hongrie.
- Martin Quenehen, Ennemis intimes. La représentation des Juifs dans l’œuvre de Grégoire de Tours, Archives Juives, 42/2, 2009.
- Martin Quenehen, Les Juifs de l’évêque. De l’usage des Juifs dans l’œuvre de Grégoire de Tours, Archives Juives, 43/1, 2010.
Ancrage curriculaire :
- Programme 2020, cycle 3, CM1 (BOEN n°31 du 30 juillet 2020) : seul texte officiel nommant les Mérovingiens, avant le collège.
- Programmes de 6e (actuel et rentrée 2027) et de 5e (« Chrétientés et Islam, VIe-XIIIe siècle ») : aucun ancrage direct — la période mérovingienne y est soit antérieure au programme, soit présupposée acquise sans être retraitée.
- Programme de 2de, chapitre « La Méditerranée médiévale » : centré sur le Xe-XIIIe siècle, sans ancrage direct ; le chapitre introductif sur les « empreintes » romaines offre néanmoins un cadre conceptuel pertinent.
- EMC de 2de, axe « Garantir les libertés, étendre les libertés » : capacités attendues de lecture critique des documents directement pertinentes ; objets d’enseignement citant nommément la lutte contre l’antisémitisme et la laïcité.
- HGGSP de 1e, thème « Analyser les relations entre États et religions », axe « Pouvoir et religion : des liens historiques traditionnels » : jalon voisin (couronnement de Charlemagne, 800), auquel l’épisode d’Orléans peut servir d’antécédent non prescrit.
[1]L’Alenou (« il nous incombe de louer… ») est l’une des prières les plus centrales de la liturgie juive. Son origine est associée à l’office de Roch Hachana (le nouvel an juif) et à la section dite des Malkhouyot, qui proclame la royauté divine ; son intégration comme prière de clôture des trois offices quotidiens est un développement propre au rite ashkénaze, attesté à partir du XIIe siècle seulement. C’est le second paragraphe de cette prière que l’historien Noël Coulet reconnaît, dans l’article auquel est fait référence pour cette halte, derrière l’acclamation que Grégoire de Tours prête aux Juifs d’Orléans. Noël Coulet y écrit que la formulation de cette prière était « fixée bien avant le temps de l’historien des Francs » ; il prend toutefois soin, dans la même phrase, de formuler sa lecture au conditionnel, une prudence qu’il convient de conserver : le texte de Grégoire est de toute façon une traduction latine et une mise en forme littéraire d’un original non conservé, non un enregistrement.



