
Écrit en 2023, juste après l’attentat contre la synagogue de la Ghriba, ce texte met en évidence l’unicité de cette synagogue en tant que lieu de culte et de pèlerinage, ce qui lui a valu une renommée internationale.
La Tunisie n’a pas le monopole des attentats antisémites. Bien d’autres pays connaissent des phénomènes analogues. Il n’est donc pas question de laisser supposer qu’il y aurait une espèce de prédestination de la société tunisienne à faire preuve d’un antisémitisme exacerbé ; fut-elle majoritairement musulmane et arabophone. Ce serait ne pas tenir compte de sa diversité et de son histoire qui la différencie nettement de celles des autres pays du Maghreb. Ce serait surtout ne pas suffisamment prendre la mesure du caractère exceptionnel da la Ghriba qui, malgré les menaces qui pèsent sur elle, à la fois comme lieu de culte et comme centre d’un pèlerinage transnational, n’a cessé de donner des preuves de son aptitude à se rétablir.
Comment expliquer cette exceptionnelle capacité de rétablissement ?
La Ghriba : une synagogue…
La Ghriba est traditionnellement présentée comme la plus ancienne synagogue du continent africain. Elle est un lieu de culte assez classique pour la communauté juive locale installée depuis longtemps au centre de l’île de Djerba. Celle-ci a connu les vicissitudes qui sont celles de tout le judaïsme maghrébin ; ses effectifs ont considérablement décru depuis l’indépendance de la Tunisie au point que la communauté juive de Djerba ne compte plus aujourd’hui qu’un millier d’âmes — elle reste, toutefois, la plus importante de tout le Maghreb — dans un pays où les Juifs ne représentent que 0,1 % de la population totale. Cette pérennité, alors que les autres communautés tunisiennes ont disparu, a suscité — et continue de susciter — de nombreuses questions et la curiosité des chercheurs. Ces derniers mettent en avant la force de l’ancrage de cette communauté dans un judaïsme traditionnel et la défense opiniâtre de ses coutumes religieuses. La communauté djerbienne perdure quand toutes les autres communautés juives du pays ont disparu.
Parmi les indices de cet attachement farouche à ses traditions, il en est un qui distingue nettement cette communauté de toutes les autres, c’est son conservatisme éducatif. Alors que dans l’Afrique du Nord passée sous domination coloniale de la France à la fin du XIXe siècle, l’adhésion au système éducatif de la IIIe République avait été massive chez la plupart des Juifs du Maghreb — et notamment en Tunisie — qui attendaient beaucoup d’une société plus libérale, à l’inverse, les Juifs de Djerba opposèrent un refus inébranlable à l’école française. Rien ne devait bouleverser un ordre scolaire, garant du maintien des traditions religieuses de la communauté, et même le projet d’établir une école de l’Alliance Israélite Universelle, pourtant soutenue par les élites juives de la métropole et du protectorat, capota en 1904 du fait de l’irréductible opposition des rabbins de la Ghriba ; et cet esprit de résistance persiste aujourd’hui, malgré les progrès de la mixité entre filles et garçons et entre Juifs et musulmans dans la Tunisie contemporaine.
Les conséquences de cette divergence d’appréciation sur ce que devait être le devenir du judaïsme tunisien, entre ceux qui avaient choisi la voie de l’occidentalisation et ceux qui, dans le sud du pays et surtout à Djerba, la refusèrent, va éclater pleinement lors de la décolonisation ; faut-il partir ou rester alors même que se met en place un régime politique qui fait de l’islam, une religion d’État[1] ? Tandis que les premiers vont choisir de partir vers la France ou Israël, parmi les seconds, si le choix d’émigrer vers Israël s’est imposé à beaucoup pour des raisons religieuses, ils sont toutefois nombreux à avoir préféré rester en Tunisie, à Djerba ; les effectifs des Juifs djerbiens vont certes décliner, mais pas aussi rapidement que ceux des grandes villes du nord et notamment la communauté de Tunis, longtemps la plus importante, aujourd’hui négligeable.
C’est un autre paradoxe de la Ghriba. Autrefois regardée par les élites juives du pays comme le siège d’un judaïsme très traditionnel et marginal, elle demeure à ce jour le cœur toujours battant d’une des rares minorités juives dont la vitalité — certes, relative — détonne par rapport à toutes celles qui ont disparu dans le monde arabo-musulman. Cette contradiction peut s’expliquer en partie par le maintien du pèlerinage.
… et un pèlerinage
En effet, la synagogue est aussi le lieu d’un pèlerinage annuel qui se déroule lors de la fête de Lag baomèr. Celle-ci occupe une place intermédiaire dans le calendrier hébraïque, elle se situe le 33e jour, entre la fête de Pessah, la Pâque juive qui commémore la sortie d’Égypte, et Chavouot, la Pentecôte qui a lieu 50 jours plus tard qui célèbre le don de la Torah au mont Sinaï. L’attrait du pèlerinage n’est pas nouveau, puisque déjà en 1930, sa fréquentation était si importante qu’un témoin assimilait la Ghriba à « un Lourdes oriental » :
« Pendant plusieurs jours, ce ne sont que processions, chants sacrés, offices successifs, illuminations, plantureuses agapes, accolades fraternelles, musiques incessantes, brouhaha des grands jours, fêtes inoubliables, qui semblent renouvelés des Mille et une Nuits. C’est un “Lourdes” oriental, dans un décor de rêve, une atmosphère de joie sincère, un étincellement de vêtements criards et de bijoux massifs, parant les femmes de l’île, qui ont gardé jalousement leur costume indigène, si inattendu, si seyant, si éloigné de nos “dernières modes de Paris” »[2].
Des témoignages plus récents rendent compte du maintien de l’atmosphère de liesse religieuse dans laquelle se déroule le pèlerinage annuel[3].
Celle-ci doit beaucoup à l’épanouissement, dans le temps du pèlerinage, de rituels très différents de ceux qui ont cours le reste de l’année lors des offices classiques de la synagogue de Djerba. C’est le cas de ces pratiques qui consistent à formuler des vœux et à les inscrire sur des œufs, en lien avec le souhait de voir se réaliser un projet de mariage ou un désir d’enfant et qui sont ensuite disposés dans une niche placée sous les rouleaux de la Torah. Si les femmes sont absentes des offices traditionnels de la synagogue, elles sont en revanche omniprésentes dans ces moments. C’est aussi le cas, lors de la procession de la ménara qui est comme l’acmé du pèlerinage. Conservée le reste de l’année dans la synagogue, la ménara est un énorme chandelier de forme pyramidale richement décoré et abondamment parfumé ; elle est au centre de la procession, dans un trajet aujourd’hui plus réduit pour des raisons sécuritaires, mais qui constitue toujours un moment d’une exceptionnelle communion religieuse dont la ferveur marque profondément les fidèles. Les femmes sont très présentes dans le cortège ; et aujourd’hui encore, des musulmans peuvent aussi être invités à se joindre au cortège, dans un contexte sécuritaire, il est vrai, plus complexe[4].
À ce partage ancien de certains rituels — pratiques votives et procession — entre juifs et musulmans, est venue s’ajouter une profonde mutation du pèlerinage. Celui-ci attirait autrefois les fidèles venus d’autres pays du Maghreb ou de la Méditerranée orientale (Sud tunisien, Lybie, Grèce, Égypte, etc.). Aujourd’hui, les pèlerins viennent d’Europe et d’Israël qui sont les terres d’accueil vers lesquelles les Juifs tunisiens ont massivement émigré. Cette évolution a été rendue possible grâce à l’essor d’un tourisme de masse avec des hôtels capables de répondre à une clientèle très heureuse de renouer avec ses racines dans le respect de ses coutumes religieuses, notamment sur le plan alimentaire. Comme d’autres pèlerinages, celui de la Ghriba se développe désormais grâce à l’essor d’un tourisme religieux en partie initié et organisé par des juifs de Djerba. Ils ont su profiter de la croissance des transports aériens et de l’édification de grands hôtels dans une station balnéaire de réputation internationale. Les pèlerins sont donc très différents socialement et culturellement de ceux qui faisaient autrefois de la Ghriba, un « Lourdes oriental ». Plus occidentalisés, la plupart viennent de l’étranger et sont soucieux de voyager dans de bonnes conditions. Ils sont également avides de se ressourcer et de refonder une identité de juif tunisien, sans doute fantasmée, pendant la durée du pèlerinage. En effet, tous les observateurs insistent sur l’attachement des pèlerins à la dimension tunisienne du pèlerinage. Les drapeaux tunisiens pavoisent tous les bâtiments qui composent la Ghriba, notamment le caravansérail, ainsi que le trajet qu’emprunte la procession.
Conclusion
Ainsi, malgré les menaces dont elle est régulièrement la cible, la Ghriba a fait preuve d’une grande capacité d’adaptation qui lui a permis d’insérer le pèlerinage dans les formes modernes de la mondialisation touristique et à lui conserver une authenticité dont l’un des principaux garants est son traditionalisme religieux.
Gérald Attali
Président de la commission « mémoire » du CRIF Marseille-Provence (27/06/2023)
[1] Nul mieux qu’Albert Memmi a exprimé le dilemme qu’ont eu à affronter les Juifs de Tunisie.
[2] Jacques Vehel cité par Dionigi Albera et Manoël Pénicaud, La synagogue de la Ghriba à Djerba. Réflexions sur l’inclusivité d’un sanctuaire partagé en Tunisie, Les Cahiers d’Outre-Mer, n° 274, Juillet-Décembre 2016, page 111. Article en ligne consulté le 19 mai 2023. URL : http://journals.openedition.org/com/7881
[3] Entretien avec Lucette Valensi et Abraham L. Udovitch dans l’émission Talmudiques du 12 juin 2022, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/talmudiques/retour-a-djerba-6264080
[4] Dans l’émission Talmudiques, Lucette Valensi et Abraham L. Udovitch confirment le maintien de ce partage grâce à un impressionnant dispositif sécuritaire.



