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L’attentat de la Ghriba et les contradictions du pouvoir tunisien

13 Fév, 2026 | Blog HMT | 0 |

L’attentat de la Ghriba et les contradictions du pouvoir tunisien

Rédigé en 2023, au lendemain de l’attentat contre la synagogue de la Ghriba, ce texte en forme de libre opinion retrouve aujourd’hui une résonance particulière alors que le procès des complices présumés de l’assaillant arrive à son terme.


Le 9 mai 2023, la synagogue de la Ghriba, au cœur de l’île de Djerba, a été le théâtre d’un attentat. Son auteur, un membre de la garde nationale tunisienne, se serait emparé de l’arme d’un de ses collègues après l’avoir assassiné et se serait ensuite rendu en quad du petit port d’Aghir, où il était en poste, vers la synagogue de la Ghriba située à plus d’une vingtaine de kilomètres. C’est sur le parking, alors que les premiers fidèles commençaient à quitter les lieux que l’homme aurait ouvert le feu, tuant et blessant des personnels de la sécurité et des pèlerins — dont deux cousins d’une même famille juive d’origine tunisienne dont l’un venait de Marseille —, avant d’être abattu à son tour. La reprise du pèlerinage de la synagogue de la Ghriba au printemps 2022 après deux années d’interruption pour cause de pandémie avait été saluée comme un événement déclencheur d’une reprise de l’activité touristique toujours convalescente depuis la crise sanitaire.


Une communication gouvernementale sous contrôle

Le ministère de l’Intérieur tunisien a immédiatement communiqué sur les modalités de l’attaque. Il s’est surtout appliqué à vanter la rapidité de la réaction des forces de l’ordre et la sécurisation de la synagogue qui aurait permis d’éviter un drame encore plus grand en imposant aux fidèles de ne pas en sortir. Il faut ajouter que contrairement aux attentats qu’a connus la Tunisie dans le passé, l’attaque du 9 mai 2023 n’a fait l’objet d’aucune revendication internationale. Les organisations pourvoyeuses d’actes de terrorisme n’ont plus les capacités de nuisance qu’elles avaient dans les années 2000 et 2010.

Privées de l’argument d’une malveillance venue de l’étranger, les autorités tunisiennes ont dû se résoudre à donner un peu plus d’informations sur l’auteur de l’attentat. Ainsi, malgré la promptitude de la riposte sécuritaire, le ministre de l’Intérieur n’a pu masquer l’appartenance de l’agresseur à la Garde nationale et l’on peut supposer que son uniforme des forces de sécurité et son gilet pare-balles ont pu prêter à confusion dans les premiers moments de l’attaque. S’il n’a fallu que très peu de temps pour neutraliser l’homme, il a toutefois été nécessaire d’admettre que l’attaque avait été ourdie à l’intérieur même des forces de l’ordre du pays.

À l’exception de Marseille où L’affaire a suscité une émotion considérable au sein d’une communauté frappée par la mort d’un des siens, l’attentat a peu fait la une des journaux français, davantage préoccupés par les tensions au Moyen-Orient entre Israël et ses voisins palestiniens. En revanche, l’onde de choc est importante en Israël et en Tunisie où l’événement réveille le souvenir de drames passés. En effet, ce n’est pas la première fois que la Ghriba est visée. Et, comme chaque fois, qu’elle l’est, revient la question : cette synagogue et le pèlerinage dont elle fait l’objet chaque année pourraient-ils définitivement disparaître ? Tenter de répondre à cette question, c’est mettre à jour les ambivalences du pouvoir tunisien dans le traitement de l’attentat du 9 mai 2023.


Un pèlerinage devenu un enjeu du développement économique

Dès les lendemains de l’indépendance[1], un tourisme balnéaire de masse s’est largement développé en Tunisie au point de devenir l’un des piliers de l’économie nationale. L’État a largement initié cet essor en faisant de cette activité une priorité de ses politiques de développement. Il en attendait beaucoup : apporter une contribution non négligeable au PIB[2], fournir un important gisement d’emplois, assurer une entrée conséquente de devises et encourager, enfin, un effet d’entraînement de ce secteur sur l’ensemble de l’économie.

Ce développement, largement fondé sur le tourisme, a cependant rapidement montré ses limites, notamment en raison de sa sensibilité à l’égard des aléas de la conjoncture politique nationale et internationale. L’attentat qui a frappé la Ghriba, le 11 avril 2002, a profondément et durablement affecté la fréquentation touristique ; et malgré les efforts réalisés par les autorités pour rétablir la confiance dans la sécurité, la Tunisie peine à rétablir son industrie touristique dans les années suivantes. La révolution de 2011 et l’instabilité politique qui l’accompagne, compromettent la reprise. D’autant que le djihadisme islamiste qui prenait jusque-là pour cibles l’armée et les forces de l’ordre frappe désormais le tourisme ; les principales victimes des attentats du Bardo et de Sousse en 2015 sont des touristes.

Face aux conséquences désastreuses pour l’économie du pays de cette dégradation, le pouvoir n’a eu d’autre choix que de renforcer toujours plus la sécurité.

Il s’est tout particulièrement attaché à en faire profiter le pèlerinage de la Ghriba en mettant en place des mesures de prévention du risque d’attentat d’une ampleur sans précédent ; la protection des pèlerins a été élevée à la hauteur d’un objectif national. Dans un pays où le judaïsme a quasiment disparu, le succès d’un pèlerinage juif est devenu pour le pouvoir le moyen le plus sûr de donner l’image d’un pays sûr et accueillant ; image dont les voyagistes internationaux ont besoin pour maintenir les flux de touristes. En conséquence, les autorités tunisiennes, souvent accompagnées de représentants officiels venus de l’étranger, viennent « ouvrir » le pèlerinage qui a lieu au début de la saison estivale dans la station balnéaire la plus importante du pays ; c’est pour elles la meilleure campagne publicitaire dont puisse profiter tout le tourisme tunisien.

L’attentat du 9 mai 2023 a révélé la fragilité de ce compromis que le pouvoir tunisien a établi depuis quelques années. Néanmoins, on constate une certaine continuité dans la réaction du pouvoir face aux attentats qui frappent le pays.


Les ambiguïtés de la riposte gouvernementale

Dans les heures qui ont suivi celui du 9 mai, la communication gouvernementale s’est appliquée d’abord — comme à son habitude — à minimiser l’événement en donnant une description limitée aux seules circonstances immédiates de l’attaque et en écartant toute allusion aux motivations de l’auteur. Une telle présentation pouvait laisser supposer que l’acte criminel était celui d’un déséquilibré en proie à des troubles mentaux ; elle excluait toute autre qualification. Une interprétation différente a rapidement circulé auprès des médias et des gouvernements en Europe[3] ainsi que dans certains secteurs de l’opinion en Tunisie. Puisque visant des civils, cet acte ne pouvait être qu’un attentat terroriste et parce qu’il ciblait des Juifs, il était inspiré par un antisémitisme virulent ; pour certains, celui-ci serait même la conséquence d’un antisémitisme d’État.

Dans les jours suivants, le président Kaïs Saïed est intervenu pour fixer lui-même la feuille de route des autorités sur la question. Il a réfuté les accusations d’antisémitisme et dénoncé du même coup des ingérences inadmissibles de « parties étrangères » dans les affaires intérieures du pays ; cette dernière accusation a d’ailleurs été largement reprise par la presse[4].

La réaction présidentielle s’explique tout d’abord par la crainte de voir s’effondrer — à nouveau — la confiance dans la sécurité d’un pèlerinage que le pouvoir utilise pour maintenir à flot une activité vitale pour l’économie du pays. Toutes les ressources de la communication ont donc été mobilisées pour mettre en avant la rapidité et l’efficacité des forces de sécurité dans leur réaction face à l’attaque dont la Ghriba a été la cible. C’est le signe de la capacité du président à régenter la communication des autorités dans tout le pays et à museler un peu plus les oppositions qui l’accusent d’engager le pays dans une voie autoritaire.

Par ailleurs, Kaïs Saïed s’est appliqué à prendre le contrepied des accusations qui sont apparues en Europe. La référence à d’éventuelles ingérences étrangères est de nature à rassembler des Tunisiens soucieux de préserver l’indépendance nationale, surtout si celle-ci était menacée par l’ancienne puissance coloniale comme a semblé le faire craindre la prise position du gouvernement français. Il y a là une manière de flatter la fibre nationaliste qui trouve facilement un retentissement favorable dans l’opinion publique.

Enfin, pour parer aux accusations d’antisémitisme, le président n’a pas manqué de détailler toutes les mesures prises depuis l’indépendance de la Tunisie pour intégrer les Juifs dans la communauté nationale dans le respect de leur religion et à égalité avec leurs concitoyens musulmans. Là encore, c’est un argument facilement repris par la presse qui ne manque pas de rappeler l’allusion faite en 2019 par Kaïs Saïed, alors en pleine campagne présidentielle, quand il a rapporté que « son père tenait à accompagner Gisèle Halimi (15 ans à l’époque) au lycée avec sa bicyclette » alors que la Tunisie était occupée par les forces de l’Axe de novembre 1942 à mai 1943[5]. Si cette évocation trouve facilement un écho favorable dans l’opinion, c’est qu’elle conforte un mythe, celui d’une convivencia[6]à la tunisienne ; ce passé fantasmé de coexistence pacifique des communautés religieuses fondé sur une tolérance mutuelle et en grande partie nourri par la nostalgie d’une dhimmitude[7] égalitaire. Cette fiction continue d’imprégner une partie non négligeable de la société dont l’évidence serait confortée par l’existence même du pèlerinage de la Ghriba. Elle fait par ailleurs obstacle à la prise de conscience de la réalité d’un antisémitisme régulièrement ravivé par les diatribes contre « l’entité sioniste » et la haine des Juifs diffusée par l’islam radical.

Paradoxe de la situation : pour défendre la pérennité d’un pèlerinage juif, le pouvoir réactive un mythe du vivre-ensemble entre les communautés religieuses alors que celui-ci est régulièrement démenti par les bouffées d’antisémitisme que connaît le pays ; et dont l’attentat du 9 mai est justement l’une des plus récentes expressions.


Conclusion

La menace d’une disparition du pèlerinage et d’une des dernières communautés juives en terre d’islam est-elle à l’ordre du jour ? On peut en douter.

La Ghriba a montré dans le passé de telles capacités d’adaptation qu’on peut raisonnablement imaginer que la communauté juive qui fait vivre le pèlerinage annuel avec l’aide de la diaspora tunisienne, saura, cette fois encore, surmonter le terrible traumatisme provoqué par l’attentat du 9 mai 2023. Elle est servie par l’aura d’un lieu dont la sainteté est reconnue par les Juifs, mais aussi par de nombreux musulmans.

Pourra-t-elle profiter de l’appui du pouvoir ?

Celui-ci en a donné immédiatement les signes dans les jours qui ont suivi l’attentat, mais il l’a fait surtout pour restaurer la confiance des touristes. En revanche, le secret qui entoure l’enquête et l’analyse tronquée des causes de l’attentat font craindre une politique à courte vue. Si l’on tient pour exagérées les accusations d’antisémitisme d’État[8] dont le régime a fait l’objet, en revanche, il est nécessaire de dénoncer les ambivalences d’un positionnement qui consiste, d’un côté, à vanter la tolérance de la société tunisienne à l’égard de sa minorité juive, et de l’autre, à ne jamais véritablement lutter contre les ferments d’antisémitisme qui continuent de travailler cette même société, voire à les instrumentaliser.

Pour lever cette ambiguïté, la Tunisie a moins besoin d’un pouvoir fort qui renouerait avec une conception passéiste de la protection de sa minorité, mais plutôt d’un renforcement de la démocratie, seule capable de promouvoir un contrat social fondé sur l’égalité entre les citoyens. La nostalgie d’un passé mythifié n’est manifestement pas la meilleure défense contre les fanatismes du présent.


Gérald Attali

Président de la commission « mémoire » du CRIF Marseille-Provence

(27/06/2023)


NOTES

[1] Protectorat français de 1881 à 1956, la Tunisie est devenue indépendante en mars de cette année 1956. La France reconnaissait cette indépendance le 20 mars, après plusieurs mois d’une négociation ouverte au lendemain du « discours de Carthage » que Pierre Mendès France avait prononcé le 31 juillet 1954 dans lequel il reconnaissait à la Tunisie une autonomie interne préfigurant son indépendance.

[2] Cet indicateur décline depuis quelques années. Le tourisme représentait 7 % du PIB en 2010 et de 6 % en 2018. La crise sanitaire a encore accru l’affaiblissement de ce secteur. Voir Mohamed Hellal, L’évolution du système touristique en Tunisie. Perspectives de gouvernance en contexte de crise, Études caribéennes, décembre 2020 : http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/19397

[3] C’est notamment le cas du président Emmanuel Macron qui a réagi dans les heures qui ont suivi en apportant son soutien à la Tunisie : « L’attaque contre la synagogue de la Ghriba nous bouleverse. Nous pensons avec douleur aux victimes, au peuple tunisien, nos amis. Nous sommes aux côtés de la famille de notre compatriote assassiné », amis en affirmant également : « Toujours, sans relâche, nous lutterons contre la haine antisémite ».

[4] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/tunisie-saied-refute-tout-antisemitisme-d-etat-apres-l-attaque-de-djerba-20230512

[5] https://lapresse.tn/29359/quand-le-pere-de-kais-saied-protegeait-gisele-halimi-des-nazis/

[6] C’est un terme qui a été utilisé par les historiens de l’Espagne médiévale pour qualifier la forme prise par la coexistence entre musulmans, juifs et chrétiens dans Al-Andalous ; laquelle aurait été fondée sur la tolérance religieuse grâce à l’incitation du pouvoir musulman à respecter les communautés. Cette notion n’est plus utilisée qu’avec précaution par les historiens en raison des polémiques idéologiques dont elle a fait l’objet entre ceux qui en ont exagéré les effets positifs et ceux qui au contraire les ont minimisés, voire carrément niés.

[7] Le terme renvoie au statut qui fut celui des minorités juives et chrétiennes dans les terres gagnées à l’islam. Celui-ci assurait aux « gens du livre » la protection de leur vie et de leurs biens et leur garantissait la liberté d’exercer leur religion. En retour, il leur imposait une stricte loyauté envers l’État musulman, le paiement d’un impôt spécifique, la djizîa, et l’exclusion de certaines fonctions.

[8] Théorisé et revendiqué par Charles Maurras à la fin du XIXe siècle, le concept d’antisémitisme d’État se confond aujourd’hui avec les mesures prises contre les Juifs par le régime de Vichy pendant la Second Guerre mondiale. Les deux statuts des Juifs (3/10/1940 et 2/06/1941) qui les excluent de toute une série de professions sans que les Allemands aient exercé une quelconque pression, sont tout à fait caractéristiques de cet antisémitisme d’État.

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