Dans le procès en appel des complices de l’assassin de Samuel Paty, qui se déroule actuellement, la stratégie adoptée par la défense ne se limite pas à contester les faits : elle cherche à inverser les responsabilités, au point de faire peser sur la victime une part de la faute. Faut-il craindre pour autant un déni de justice ?
On se souvient qu’en octobre 2020, l’assassinat de Samuel Paty avait suscité une onde de choc nationale d’une intensité considérable. Ce collage des unes de toute la presse écrite du pays au lendemain de l’hommage qui lui fut rendu, témoigne de l’émotion collective qu’une opinion publique épouvantée avait alors manifestée à l’égard d’un professeur victime d’un crime d’une insoutenable barbarie pour un cours sur la liberté d’expression et la laïcité. À la sidération provoquée par l’assassinat, a peu à peu succédé avec le temps une mémoire de l’événement où, certes, le traumatisme demeure, mais sans l’intensité mobilisatrice initiale.
L’intérêt pour ce procès a toutefois été relancé par la stratégie de défense qu’a adoptée le conseil de l’un des principaux accusés, Abdelhakim Sefrioui[1]. L’avocat de l’élève soutient que le contenu du cours de Samuel Paty a heurté les élèves musulmans en diffusant des caricatures perçues comme insultantes envers leur foi, et qu’il a également commis une discrimination en demandant à certains d’entre eux de quitter la salle de classe. Cette ligne de défense réactive un double mensonge. Le professeur a proposé à TOUS les élèves qui le souhaitaient de détourner les yeux ou de sortir de la classe quelques secondes, en présence d’une auxiliaire de vie scolaire. De plus, l’élève qui fait grief au professeur d’avoir offensé les élèves musulmans et de les avoir discriminés était absente ce jour-là.
L’histoire judiciaire regorge d’exemples où la victime devient, en partie, l’objet du procès, tout particulièrement quand celui-ci est lié à un attentat terroriste ou à un assassinat politique. De plus, quand le procès ne porte pas sur l’assassin, mort le jour même, mais sur les complices de l’assassin, déjà jugés et condamnés une première fois, cette stratégie de la défense peut même passer pour juridiquement recevable pour une bonne partie de l’opinion publique.
Que le procès en appel des complices de l’assassin de Samuel Paty ne suscite aujourd’hui — plus de cinq ans après les faits — qu’une attention relative, on peut le comprendre et l’on doit l’admettre.
Que, dans un procès en appel, la défense mobilise toutes les ressources du droit pour mettre en cause la victime, inverser les responsabilités et faire du coupable, une victime, on peut le comprendre et l’on doit l’admettre.
Qu’un avocat pleinement engagé dans la défense de son client, déjà condamné en première instance à quinze années de prison, se fasse son porte-parole, et reprenne ses arguments est complètement recevable. Il est hautement louable qu’une démocratie autorise un avocat à recourir à tous les moyens juridiques, y compris ceux qui semblent contraires au bon sens, pour défendre un prédicateur musulman qui professe son mépris pour la République et ses principes, et qui a fomenté une campagne de haine en ligne ayant entraîné la décapitation d’une victime innocente. C’est une mission qu’on peut comprendre et qu’on doit admettre.
En revanche, l’on ne peut accepter que le récit mensonger d’une adolescente finisse par légitimer une contre-vérité, contribuer au déclenchement d’une campagne de haine en ligne pour finalement conduire à la mort d’un innocent.
Ce qu’on ne peut accepter et qu’on ne peut que refuser, c’est que des discours islamistes dont le caractère funeste est avéré soient aujourd’hui à nouveau mobilisés hors de l’enceinte d’un tribunal, pour intimider les vivants.
Ce qu’on ne peut accepter et qu’on refuse obstinément, c’est aussi que ces mêmes discours, en s’attaquant à la mémoire d’un homme, ne finissent pas viser celles et ceux qui continuent de transmettre les valeurs d’une République laïque, et qui pourraient se sentir menacés.
Enfin, ce qu’on ne peut admettre et qu’on refuse résolument, c’est la perspective d’un déni de justice qui viendrait s’ajouter à l’horreur d’un crime barbare. Non seulement il blesserait la conscience morale, mais il bafouerait aussi l’exigence de vérité qui demeure au cœur de toute l’action judiciaire.
Si un avocat peut tout se permettre pour son client, en revanche, il revient aux juges de ne jamais perdre de vue les faits et de recevoir avec le recul nécessaire tous les narratifs qui s’expriment dans un tribunal. N’est-ce pas là le plus important ? C’est ce qui nous fait espérer et croire que la vérité triomphera de toute façon !
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence (11/02/2026)
[1] Parmi les nombreuses réactions suscitées par cette stratégie, on peut citer la chronique sur France Inter d’Anne Rosencher, Samuel Paty : le décapité sur le banc des accusés, disponible à l’adresse : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/signe-anne-rosencher/signe-anne-rosencher-du-vendredi-06-fevrier-2026-4685364



