
Libre opinion
La flambée de racisme que l’on a pu observer à l’encontre de Bally Bagayoko, le maire de Saint-Denis, est tout simplement inacceptable. Quand un élu noir est comparé à un singe, quand des habitants de quartiers populaires sont systématiquement soupçonnés, quand des Français musulmans sont traités comme des suspects permanents, c’est la communauté nationale tout entière qui est touchée.
Pour nous, on ne peut pas défendre les Juifs et oublier les Noirs. On ne peut pas dénoncer l’antisémitisme et minimiser les racismes. On ne peut pas s’alarmer des fantasmes complotistes et tolérer l’animalisation raciste. On ne peut pas refuser l’antisionisme et se taire quand s’exprime la xénophobie. On ne peut pas choisir les haines que l’on combat, on doit les combattre toutes, sous peine de bafouer le pacte républicain.
Se taire, c’est laisser supposer que toutes les haines ne se valent pas.
Pour autant, la lutte contre l’antisémitisme et le combat contre les racismes sont désormais si séparés, si hiérarchisés, qu’il semble difficile pour beaucoup de les mener simultanément. Force est de constater que le rassemblement appelé par le maire pour dénoncer le racisme a surtout été soutenu par son parti, La France Insoumise, et qu’il a rassemblé surtout des militants venus de l’extrême gauche. Sommes-nous désormais capables de nous mobiliser contre une haine… et rester silencieux face à une autre ?
La rupture d’une fraction de la gauche avec le message de Jaurès, qui considérait l’antisémitisme comme incompatible avec la République, n’est pas étrangère à cette situation.
Ce n’est pas la gauche dans son ensemble qui refuse de se mobiliser contre l’antisémitisme, mais bien l’extrême gauche qui a déserté ce combat. Pas seulement par méfiance envers les associations qui portent cette mobilisation ; pas seulement, non plus, par incapacité à penser l’antisémitisme autrement que comme un « racisme parmi d’autres », mais parce qu’elle subordonne son antiracisme à la critique de la politique du gouvernement israélien. L’antisionisme n’est pas une pièce rapportée des idéologies de la gauche radicale, il en est une pièce majeure.
La conception du monde qui sous-tend ces idéologies repose sur l’idée que la domination héritée de la période coloniale persisterait. En raison de cette rémanence du passé sur le présent, Israël est un État colonial et les Palestiniens un peuple dominé ; le droit même à exister en tant qu’état lui est refusé. Par ailleurs, les Juifs sont perçus comme un groupe lié, à tort ou à raison, à l’État d’Israël. Ils ne sont pas considérés comme une minorité opprimée, mais comme des symboles appartenant au camp des « dominants ». Dès lors, l’antisémitisme ne peut pas être une préoccupation et ses manifestations sont systématiquement minorées.
Bien que les actes de racisme en général (qui visent l’origine, la couleur de peau, la nationalité, la religion, etc.) soient plus fréquents que les actes spécifiquement antisémites, il est important de noter que l’antisémitisme est de loin le plus représenté en France, compte tenu du faible pourcentage de la population juive (environ 0,8 %). Paradoxe de cette situation, le combat antiraciste mené par certains groupes peut complètement se désolidariser de la lutte contre l’antisémitisme. La mise en garde de Frantz Fanon[1], « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous », a toute chance de ne plus être entendue par cette partie de la gauche.
Alors qu’elle s’alarme des dangers de « l’extrême-droitisation » de la société, il serait regrettable que la gauche républicaine ne soit pas davantage attentive à l’influence délétère qu’exerce l’extrême gauche sur le débat public. Il ne peut y avoir d’indignation à géométrie variable. Chaque fois que l’on détourne le regard d’une haine parce qu’elle ne vise pas « les nôtres », c’est l’idée même d’humanité qui est trahie.
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence (8 avril 2026)
[1] Figure majeure de la pensée décoloniale, Frantz Fanon (1925‑1961) est un psychiatre, essayiste et militant anticolonial martiniquais, engagé dans la guerre d’indépendance algérienne. Sa pensée, centrée sur les mécanismes de domination, la construction sociale de la race et les effets politiques de la colonisation, influence profondément les courants antiracistes et postcoloniaux contemporains.



