Voyage de la mémoire 2026
Marcher dans Birkenau, c’est d’abord être saisi par l’immensité. Le regard se perd, les repères disparaissent, et très vite une question s’impose : comment transmettre une telle réalité à des élèves de 13 à 15 ans ?
Du 9 au 11 mars 2026, dix-neuf collégiens issus de trois établissements de la région marseillaise ont participé à un voyage de mémoire organisé par le CRIF Marseille-Provence, avec le soutien du Conseil départemental. Après une préparation en classe consacrée à la Seconde Guerre mondiale et à l’étude de la Shoah, les élèves ont découvert le complexe d’Auschwitz avant de poursuivre leur réflexion à Cracovie. En amont, Bruno Benjamin, président du CRIF Marseille-Provence, avait rappelé les enjeux d’un tel déplacement : comprendre, transmettre et former de futurs citoyens.
Auschwitz : comprendre par l’expérience
Un voyage à Auschwitz peut susciter des réticences : lieu trop chargé d’émotion, expérience jugée trop difficile pour des adolescents, ou encore sentiment qu’« il n’y a rien à voir » sans connaissances préalables. Ces interrogations ont longtemps accompagné les projets pédagogiques de ce type.
Pourtant, la réflexion a évolué. Si la préparation en classe demeure indispensable, elle ne remplace pas l’expérience singulière de la visite. À Auschwitz, le savoir ne change pas de nature — il change de forme.
La déambulation dans Auschwitz I puis dans Birkenau confronte directement les élèves aux traces matérielles du génocide. Là où le cours construit un récit nécessairement abstrait, le lieu impose une réalité concrète. Les élèves marchent dans l’espace même où les événements se sont déroulés. Cette présence physique donne une force particulière à la transmission.
Le silence qui s’installe progressivement au fil de la visite en est une manifestation tangible. Loin de l’agitation habituelle d’un groupe d’adolescents, chacun mesure, à sa manière, la gravité du lieu.
À Birkenau, l’immensité du site rend perceptible une logique : celle d’un système organisé, planifié, industrialisé. Observer les baraquements, imaginer les crématoires aujourd’hui détruits, comprendre l’organisation de l’espace, c’est appréhender physiquement ce qui distingue un génocide d’un massacre. La visite n’impose pas une définition, mais elle en révèle l’exigence.
Un lieu de mémoire universel
Un autre aspect marque les élèves : la diversité des visiteurs. À Auschwitz, toutes les langues se croisent, tous les âges, toutes les origines. Ce lieu, conçu pour l’anéantissement, est devenu un espace de transmission à l’échelle mondiale.
Cette fréquentation massive n’est pas anodine. Elle témoigne d’un besoin collectif de comprendre et de ne pas oublier. Elle montre aussi que la Shoah dépasse le cadre de l’histoire européenne pour s’inscrire dans une mémoire véritablement universelle.
Cracovie : replacer la Shoah dans une histoire plus large
La découverte de Cracovie prolonge et enrichit cette expérience. Ancienne capitale de la Pologne, la ville offre un cadre propice à la mise en perspective historique. La place du marché, le château du Wawel ou encore les rues de la vieille ville témoignent d’une continuité culturelle et politique à l’échelle européenne.
Mais c’est surtout dans l’ancien quartier juif de Kazimierz que cette mise en perspective prend tout son sens. Avant la Seconde Guerre mondiale, la population juive représentait une part essentielle de la ville, avec environ 56 000 personnes. Synagogues, musées et traces architecturales rappellent la vitalité d’un monde disparu.
Du quartier juif au ghetto : comprendre le processus
Le passage vers le quartier de Podgórze permet d’aborder une autre étape : celle de la mise en œuvre du processus génocidaire.
Certains lieux jouent ici un rôle de repères. Le mur des Matzevot, reconstruit à partir de fragments de pierres tombales juives, évoque l’enfermement et la destruction. La place des Héros du Ghetto, avec ses soixante-dix chaises en bronze tournées vers le vide, symbolise l’absence laissée par la « liquidation » du ghetto en mars 1943.
Ces éléments donnent à voir ce que les élèves ont étudié en classe : non seulement l’aboutissement du génocide, mais aussi ses étapes.
À proximité, la « Pharmacie sous l’Aigle » rappelle l’engagement de Tadeusz Pankiewicz, seul non-juif autorisé à rester dans le ghetto. Son officine devint un lieu d’aide, de passage et de résistance. Reconnu « Juste parmi les Nations », il incarne une autre dimension de cette histoire : celle des choix individuels face à la persécution.
Transmettre autrement
Ce voyage ne remplace pas l’enseignement dispensé en classe. Il le prolonge et le transforme. En confrontant les élèves aux lieux, aux traces et à la matérialité de l’histoire, il leur offre une autre manière de comprendre.
Entre Auschwitz et Cracovie, c’est ainsi un double mouvement qui s’opère : saisir l’ampleur du génocide, puis replacer cette réalité dans une histoire plus large, celle d’une culture, d’une ville et d’un monde disparu.
Une expérience exigeante, mais essentielle, pour former des citoyens capables de penser le passé et d’en mesurer les enjeux dans le présent.
Gérald Attali
Président de la commission « éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence



