En début de semaine, la justice tunisienne a enfin rendu son verdict dans le procès des complices présumés de l’attentat perpétré le 9 mai 2023 à la synagogue de la Ghriba. En l’absence du principal responsable de la tuerie, abattu par les forces de l’ordre lors de l’attaque de la synagogue, les peines prononcées à l’encontre des complices de l’assaillant sont relativement lourdes : elles vont de un à quinze ans de prison (pour un accusé en fuite).
À première vue, la justice tunisienne a respecté les formes d’un procès hors norme. Les faits ont été établis de manière minutieuse, les charges retenues correspondent au droit en vigueur, les peines prononcées respectent les barèmes prévus par la loi, enfin, les droits de la défense ont été garantis. Pour autant, ce procès est loin d’avoir levé toutes les incertitudes. Pour les familles des victimes, notamment celles des deux Juifs assassinés, c’est sur la qualification des faits que le procès a achoppé.
En effet, celle-ci est centrale dans un procès qui juge l’attaque d’un lieu de culte pendant un pèlerinage et dont les cibles sont principalement des pèlerins juifs. Or, si la justice a finalement reconnu le caractère terroriste de l’affaire[1], en revanche, elle a refusé de qualifier d’antisémite l’acte commis par l’assaillant ; lui préférant la qualification d’acte criminel. La constitution de partie civile a été étroitement délimitée afin de diminuer la place faite aux victimes et de réduire l’ampleur de l’enquête.
Dès le lendemain de l’attentat, la communication gouvernementale a présenté l’attentat comme l’acte d’un déséquilibré en proie à des troubles mentaux, et a exclu toute autre qualification. Le procès qui vient de s’achever s’inscrit dans cette continuité. Comment l’expliquer ? Contrairement à l’attentat de 2002, beaucoup plus grave — 21 morts, dont 14 Allemands et 2 Français —, avec des ramifications internationales indéniables — il avait été immédiatement revendiqué par Al-Qaïda —, celui de 2023 a conservé la dimension d’un événement local. Il a été plus facile de limiter l’enquête aux seuls proches de l’assaillant et de conforter l’idée qu’il s’agissait de l’acte individuel d’un « loup solitaire ».
Cette réduction à une affaire strictement locale et criminelle laisse les familles sans réponse face à une question essentielle pour elles. En ne nommant pas explicitement la nature antisémite de l’attentat, le procès laisse un espace flou, qui donne aux familles, et tout particulièrement à celles des victimes juives, le sentiment d’avoir assisté à une « mascarade »[2]. Ce choix affecte également la société tout entière, car les préjugés peuvent continuer à circuler sans être clairement désignés ni déconstruits. Un procès plus ouvert aurait permis de discuter publiquement des mécanismes de haine, de la vulnérabilité d’une minorité et de la manière dont la société, fût-elle majoritairement musulmane et arabophone, peut y répondre.
Les attentats qui ont frappé la Ghriba en 1985, puis en 2002 et encore en 2023 confirment que la protection institutionnelle de la communauté juive et la garantie de sa liberté de culte ne suffisent pas. Tant que des Tunisiens continueront de nourrir à l’égard de leurs concitoyens juifs des préjugés antisémites et de trouver dans le soutien diplomatique de leur pays à la cause palestinienne une raison supplémentaire de persister dans cette haine, il est probable que la convivencia[3] à la tunisienne, régulièrement vantée par le pouvoir, restera un songe creux. Les mesures importantes prises chaque année par les autorités pour assurer la sécurité de la Ghriba et de son pèlerinage pourraient s’avérer insuffisantes tant que la société ne s’engagera pas dans une réflexion approfondie sur la persistance d’un antisémitisme social profondément enraciné.
Ce procès est une occasion manquée ! S’il peut être perçu comme un moment où la justice a rempli sa fonction pénale, en revanche, la société n’a pas eu accès à l’espace de réflexion et de reconnaissance qui aurait pu contribuer à combattre les préjugés. Le dossier judiciaire est clos, mais il laisse ouverte une question plus large : comment une société peut-elle protéger une minorité, reconnaître son histoire et combattre les stéréotypes, dans un contexte où certains sujets restent sensibles et si chargés politiquement et symboliquement qu’il demeure difficile d’en parler ?
Gérald Attali
Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence (21/02/2026)
(Merci à Bruno Benjamin pour son aide et ses conseils.)
[1] « En raison de la nationalité française de l’une des victimes, le parquet antiterroriste français a ouvert une enquête pour “assassinat en relation avec une entreprise antiterroriste”, avant même que la justice tunisienne reconnaisse finalement le caractère terroriste de l’affaire. » Monia Ben Hamadi, En Tunisie, la justice rend son verdict dans le procès « frustrant » de l’attentat de la synagogue de la Ghriba, Le Monde publié le 16 février 2026. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/02/16/en-tunisie-la-justice-rend-son-verdict-dans-le-proces-frustrant-de-l-attentat-de-la-synagogue-de-la-ghriba_6666996_3212.html
[2] C’est le terme employé par Élodie Haddad, sœur de Benjamin, l’une des deux victimes juives, que rapporte le journal Le Monde, déjà cité.
[3] Le terme a été utilisé par les historiens de l’Espagne médiévale pour qualifier la forme prise par la coexistence entre musulmans, juifs et chrétiens dans Al-Andalous ; laquelle aurait été fondée sur la tolérance religieuse grâce à l’incitation du pouvoir musulman à respecter les communautés. Cette notion n’est plus utilisée qu’avec précaution par les historiens en raison des polémiques idéologiques dont elle a fait l’objet entre ceux qui en ont exagéré les effets positifs et ceux qui, au contraire, les ont minimisés, voire carrément niés.



