
Le 27 janvier 1945, dans le silence glacé de l’hiver polonais, des soldats soviétiques avancent vers l’Ouest. Ils appartiennent à la 107ᵉ division de fusiliers de l’Armée rouge. Ce sont de jeunes hommes qui, sans préparation, sans explication, s’apprêtent à franchir un seuil qui changera à jamais le regard du monde sur la guerre et sur l’humanité.
En approchant d’un ensemble de barbelés et de miradors, ils ne comprennent pas immédiatement ce qu’ils voient ; le camp ne constituait même pas un point stratégique sur les cartes soviétiques. Les soldats tombent dessus « par hasard ». Ils pensent découvrir un camp, comme tant d’autres, un lieu de détention parmi les milliers que la guerre a semés en Europe. En franchissant les portes d’Auschwitz-Birkenau, ils se retrouvent face à des silhouettes affaiblies, des enfants trop maigres pour marcher, des survivants qui hésitent entre la peur et l’espoir. Ils voient des traces de destruction, des bâtiments dynamités, des objets abandonnés en quantité inimaginable. Ils comprennent qu’ils sont devant un lieu de souffrance extrême, mais ne savent pas encore qu’ils viennent d’entrer dans le plus grand centre d’extermination nazi.
Les opérateurs soviétiques, arrivés le lendemain, commencent à filmer le camp. Ils sont chargés de documenter et de raconter ce qui vient d’être découvert. En prenant les premières images, en interrogeant les survivants, ils donnent un sens à la découverte et organisent les premiers récits. Leur travail reste toutefois marqué par les limites et les choix politiques de leur époque, car la propagande soviétique impose ses choix. Dans les commentaires, le mot « Juif » n’est jamais prononcé. Les victimes sont présentées comme des « citoyens soviétiques » ou des « antifascistes ». Le génocide des Juifs, pourtant au cœur d’Auschwitz, est effacé du récit. Le rôle de l’Armée rouge, lui, est mis en avant, magnifié, héroïsé. Les images donnent au monde une première image d’Auschwitz, mais une image incomplète, orientée, silencieuse sur l’essentiel.
Pourtant, pendant près de quarante ans, ces images resteront inconnues de la population soviétique ; elles ne seront vraiment accessibles qu’après l’ouverture des archives, dans les années 1980. Le premier regard porté sur Auschwitz — celui que les opérateurs avaient construit, celui que la propagande avait orienté — n’a pas servi à informer les citoyens soviétiques.
Ces images n’ont-elles servi à rien ? Elles sont exploitées lors des procès, où les témoignages et les preuves permettent de nommer les crimes, de juger les responsables, et de prendre la mesure de la déportation. Mais ce sont d’autres voix qui ont permis de saisir l’ampleur du crime. Ce sont d’abord celles des survivants, qui ont trouvé le courage de raconter l’indicible. Leurs témoignages ont brisé le silence et ouvert la voie à la vérité. Ce sont enfin les historiens, qui ont patiemment rassemblé les archives, interrogé les témoins et éclairé ce que les nazis avaient tenté d’effacer. Grâce à eux, Auschwitz n’est plus simplement un camp découvert en 1945, il est aujourd’hui reconnu comme le principal lieu d’extermination des Juifs. Près d’un million de Juifs y furent exterminés de 1942 à 1944. En ce jour de commémoration, nous rappelons que la vérité d’Auschwitz n’a pas été révélée d’un seul geste ni d’un seul regard.
Si nous nous réunissons encore et toujours le 27 janvier, ce n’est pas seulement pour rendre hommage aux victimes, c’est aussi pour comprendre le passé et nous inciter à regarder le présent autrement. La mémoire d’Auschwitz n’a de sens que si elle permet d’être attentifs aux autres, de refuser l’injustice, de ne pas laisser la haine s’installer.
Gérald Attali Président de la commission « Éducation, mémoire et transmission » du CRIF Marseille-Provence



