Notes sur les antispécistes et la Shoah, un article de Gérald Attali de la Commission Mémoire du CRIF MARSEILLE PROVENCE

« On devrait pouvoir aller le plus loin possible dans la défense du droit des animaux sans pour autant offenser les humains »[1]

La comparaison entre les abattoirs et les camps de la mort s’installe comme une évidence dans beaucoup de discours publics. Ce phénomène est longtemps resté mineur ; il a aujourd’hui tendance à croître avec la considération peu à peu acquise par l’antispécisme dans des secteurs de l’opinion de plus en plus sensibles à la défense de la cause animale.

Qu’est-ce que l’antispécisme ?

L’antispécisme est un courant de pensée né dans les années 70 dans un contexte de croissance de la consommation de viande et d’industrialisation des techniques de l’élevage. On doit au philosophe Peter Singer d’avoir perçu ces phénomènes, d’en avoir établi les fondements théoriques et dégagé des conséquences dans son ouvrage, La Libération animale[1]. À rebours du spécisme qui fonde la discrimination entre les espèces sur la base d’une conception hiérarchique entre elles et, par voie de conséquence, la supériorité des êtres humains sur les animaux, l’antispécisme prône le respect scrupuleux de la vie animale et le fait reposer sur un principe d’égalité entre les espèces. Pour nombre de partisans de la cause animale, l’exploitation des animaux aux fins d’un système qui voue un petit nombre d’espèces à la qualité exclusive de marchandise est assimilable à une discrimination analogue au racisme et au sexisme.

La défense de la cause animale n’est pas nouvelle[2]. À la contestation des pratiques anciennes comme la chasse, la corrida, les expériences menées dans les laboratoires ou les mauvais traitements réservés aux animaux domestiques est venue s’ajouter la critique de l’abattage industriel avec l’essor de l’antispécisme. Les antispécistes ont très vite compris tout l’intérêt qu’ils pouvaient trouver à établir un parallèle entre l’holocauste et les abattoirs. Néanmoins, celui-ci n’aurait pu acquérir une notoriété durable si le contexte ne lui avait pas été favorable.

Il faut reconnaître que l’analogie a nettement bénéficié de l’appui que lui ont apporté des personnalités qui ne peuvent être suspectées de vouloir trivialiser la Shoah. À cette occasion, on cite souvent des écrivains, comme Vassili Grossman ou Isaac Bashevis Singer — le premier fut chargé, en tant que membre du Comité antifasciste juif, de recenser les atrocités commises par les nazis en URSS, tandis que le second, figure mondiale de la littérature yiddish, dut fuir l’antisémitisme de la Pologne en 1935 — et des philosophes, comme Jacques Derrida ou Élisabeth de Fontenay dont on retient généralement qu’elle est à la fois l’autrice du Silence des Bêtes[3] et, par ailleurs, la présidente de la commission enseignement de la Shoah de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Ces intellectuels ont apporté une forte caution intellectuelle à un parallèle qui révulse nombre d’associations de défense de la mémoire de la Shoah.

Par ailleurs, la propagande antispéciste a pris une dimension nouvelle grâce à la production et à la diffusion d’images chocs pour dénoncer l’exploitation animale ; celles-ci se sont très vite focalisées sur le sort des animaux pendant leur transport vers des abattoirs ou sur la chaîne qui les conduit à la mort. Aux images souvent particulièrement éprouvantes, s’est très vite ajouté un discours établissant un parallèle entre les abattoirs et les camps de la mort et faisant de la relation des hommes aux animaux un « éternel Treblinka »[4]. L’antispécisme n’est donc pas un négationnisme ; les antispécistes se servent de l’Holocauste comme figure du mal absolu aux fins de leur lutte contre l’abattage industriel des animaux d’élevage. Ils ne convoquent qu’un nombre limité d’images autour de la similitude des conditions de transport ou du processus de mise à mort pour justifier la comparaison avec l’extermination des Juifs. Sollicitant moins la raison que le sentiment, l’argumentation vise d’abord à émouvoir.

Force est de reconnaître à l’antispécisme d’avoir promu une conscience plus vive des conséquences de l’exploitation des animaux. On peut en repérer les effets dans des domaines de la vie quotidienne aussi différents que nos coutumes alimentaires, avec l’essor — certes mesuré — du véganisme, ou notre système juridique qui reconnaît dans un article du Code civil que l’animal est un « être vivant doué de sensibilité »[5].

Si l’on peut comprendre et soutenir la cause animale, doit-on pour autant accepter la comparaison entre les abattoirs et les camps de la mort que certains antispécistes utilisent pour légitimer leur cause ?

Comparaison n’est pas raison

Sur le plan sémantique, la comparaison ne résiste pas à l’analyse des termes. En effet, quoi de commun entre un génocide, comme celui qui fut perpétré par le nazisme à l’égard des Juifs et visait à leur extermination totale et l’élevage industriel qui a besoin de perpétuer les espèces animales pour assurer l’avenir commercial de la consommation de viande ? Comme d’autres activités économiques — la pêche, notamment — la boucherie a besoin de protéger l’avenir d’une ressource sans laquelle elle disparaîtrait.

La négligence lexicale qui consiste à utiliser un terme au prétexte qu’il marque l’opinion a pour conséquence de banaliser la réalité qu’il nomme. La confusion réduit à néant tout le long et patient travail qui a été accompli par des historiens pour établir les faits, susciter des témoignages, analyser des archives, initier des enquêtes. À des sociétés qui en 1945 voulaient « tourner la page », la recherche scientifique a permis l’essor d’une connaissance solide et sérieuse de l’histoire de la Shoah dont la trame, sans cesse approfondie et renouvelée, s’est peu à peu imposée dans la plupart des systèmes éducatifs de la planète[6]. Elle a surtout permis de nommer et de donner sens à des réalités que les auteurs du crime ont longtemps cachées grâce à l’usage d’une langue dévoyée par le mensonge et la dissimulation. La suite a montré combien ce travail était important, d’abord pour débusquer la vérité dans les discours du nazisme, puis pour la défendre dans ceux des négationnistes et enfin conférer au génocide des Juifs une centralité sans laquelle il était impossible de comprendre l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

La contribution des historiens a certes provoqué une « tornade historiographique »[7], mais celle-ci n’a pris de l’ampleur que bien après la fin de la guerre. C’est la mémoire, celle des rescapés, qui a initialement posé les bases d’un récit de la destruction des Juifs d’Europe largement nourri par leurs témoignages. Savoir est une chose, comprendre en est une autre, infiniment plus délicate. Car, comment dire ce qui a longtemps été présenté comme indicible ? Comment livrer, ne serait-ce que par bribes, cette expérience de la Shoah quand celle-ci ne persiste que dans les souvenirs des rescapés ? On sait aujourd’hui que les déportés à leur retour ne se sont pas tus, contrairement au lieu commun qui leur prête un silence tenace. La difficulté à se faire entendre de leurs contemporains, plus attentifs à la parole des bourreaux plutôt qu’à celle des victimes, les a conduits à faire de la lutte contre l’oubli une obsession. Au combat pour la survie en temps de guerre, a succédé le combat pour la mémoire avec le retour de la paix. La grandeur et l’ampleur de ce combat sont largement dénaturées si on lui dénie son caractère singulier.

Dans un entretien désormais ancien donné au Yédioth A’haronoth[8], Élie Wiesel s’inquiétait déjà au début des années 2000 des effets dévastateurs de la banalisation de la Shoah : « La tentative de comparaison entre la Shoah et d’autres événements, aussi tragiques et dramatiques soient-ils : tel est le véritable problème. Et ma grande inquiétude. » Vingt ans plus tard, on peut constater combien son inquiétude était justifiée. La confusion pratiquée aujourd’hui par certains antispécistes frappe de simplisme une histoire de la Shoah dont la complexité a été peu à peu restituée par les historiens. Elle débouche, par ailleurs, sur de douteuses correspondances entre la chaîne d’abattage et les chambres à gaz ; ce qui peut conduire certains de nos contemporains à ne plus concevoir le passé qu’avec les lunettes du présent ; à ne plus voir les secondes que par le prisme déformant de la première. Enfin, elle conforte de manière sournoise, le lieu commun selon lequel les Juifs auraient été conduits à la mort comme des moutons à l’abattoir ; sans aucune résistance.

La défense de la singularité de la Shoah ne peut être assimilée à une simple opinion ; celle des Israéliens pour qui elle fournirait une justification au sionisme ou celle des Juifs de la diaspora, dont elle nourrirait l’attachement à Israël. Par la césure qu’il introduit dans l’histoire de l’Europe, le génocide des Juifs interpelle, la conscience de tous les Européens. N’a-t-il pas nié toutes les valeurs qui avaient jusque-là permis l’essor de l’Europe et assuré son rayonnement dans le monde ? Aussi, quand le génocide des Juifs peut être confondu avec l’abattage industriel parce qu’il sert une propagande fondée sur l’émotion, il devient urgent de rappeler qu’une cause, si noble soit-elle, ne peut tout à la fois dénaturer l’histoire, offenser gravement la mémoire des rescapés et remettre en cause l’unicité de la Shoah.


[1] Élisabeth de Fontenay, Les abattoirs sont-ils de nouveaux camps de la mort ? Philosophie magazine n° 117, mars 2018


[1] Paru en 1975, l’ouvrage a été depuis traduit dans une quinzaine de langues.

[2] La société protectrice des animaux est créée en 1845.

[3] Collection Points Essais, Seuil, 1998

[4] On trouve cette expression, souvent reprise par les antispécistes, dans une courte histoire d’Isaac Bashevis Singer, The Letter Writer

[5] C’est l’expression que l’on retient généralement de cet article (515-14) en oubliant bien souvent la suite : « Sous réserve des lois qui les protègent, les animaux sont soumis au régime des biens. »

[6] L’enseignement des génocides à l’école (akadem.org)

[7] L’expression est de l’historien François Bédarida dans un article du mensuel L’Histoire (n° 220, avril 1998), Shoah : la singularité du mal. (Consultable en ligne : Shoah : la singularité du mal | lhistoire.fr

[8] On en trouve le compte rendu dans Tribune Juive du 23 mars 2000